Vos textes à partir de « La Douleur » de Marguerite Duras (1/3)

Il y a 15 jours, Delphine Tranier-Brard vous a proposé d’écrire à partir du classique de Marguerite Duras, La Douleur, paru chez P.O.L. en 1985. Sur les 32 textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné 14. Nous vous remercions de votre belle participation !

Anne-Sylvie Delaunay

L’art du trait

D’abord déposer quelques gouttes d’eau dans la pierre creuse et y broyer l’encre d’un frottement maîtrisé. Ne pas céder à l’impatience. Le jeune Xiao Long met toute son attention dans la pression qu’il exerce avec le bâton d’encre sur la pierre, dans l’amplitude de son mouvement, dans la qualité de son regard sur la tâche sombre qui se forme. Le disciple ne peut laisser surgir ni doute ni fièvre, qui troubleraient la pureté de son tracé. S’abstraire de son violent désir de perfection. Au frottement minéral succède alors la caresse soyeuse du pinceau qui, dans un élan de vie, marque le fin papier de riz de son encre indélébile.

Au fil des saisons, Xiao Long répète indéfiniment les mêmes gestes. Mais la virtuosité ne suffit pas. L’art de la calligraphie, quand il touche à la perfection, révèle l’éveil spirituel de l’artiste et l’invisible du monde. Nul ne connaît l’heure où le miracle s’accomplit, le jeune homme le sait bien. Il ne peut que s’exercer au relâchement, alors que la nécessité du contrôle s’y oppose. Dénier son ambition, pourtant légitime, d’exécuter l’oeuvre qui toucherait son maître. S’empêcher de vivre l’attente pour se donner une chance de parvenir.

Assis en lotus sur la natte voisine, maître Lao médite face au jardin, indifférent à son disciple. Le bruissement du pinceau s’est tu depuis longtemps quand Xiao Long se prosterne devant le vieil homme, lui présentant son ouvrage. Ce matin-là, le disciple sent enfin sur sa nuque la brûlure du regard de son maître.

AS.D

Véronique Cauquil

Dimanche

Je me retourne il n’est pas là.

J’attends sans bouger, ne pas réveiller l’inquiétude, on est dimanche autour du lit les vêtements en tas pareils à des chats endormis.

Il a enjambé félin silencieux mon corps, il est passé par dessus l’ombre de la chaise, l’ombre de la commode, toutes les ombres la porte d’entrée passée il les laisse à mon visage.

Je les sens elles creusent, elles font les yeux, elles font la bouche, l’attente s’étend, le jour se retire, c’est la colère qui vient au miroir, elle déboule, bolide aveugle, elle renverse la chaise et la commode et notre lit, elle écrase nos chats autour, elle étripe les pensées convenables, les heures vides entre les doigts rien à regarder, seules mes mains qui ne savent pas retenir, je tourne animal, de la rage les idées piétinées.

Il faudrait être raisonnable, la colère l’enterrer profond, juste attendre et de ce que j’attends de l’autre, juste pas tout.

Marceline ma voisine dit « depuis que Lino est parti j’attends la mort » le jeudi elle l’attend avec Sandrine son aide-ménagère « elle a toujours pas fait son deuil » dit Sandrine avec un air de circonstance.

Le dimanche Marceline le dit pas y’a personne, elle attend quand même,

je prends un livre l’oreille en embuscade,

le bruit de la clé dans la serrure,

son bruit à lui,

 je le reconnais,

je sortirais de ma forêt de papier,

 « c’est toi » ?

V.C.

Inès Dalery 

Une silhouette épaisse engoncée dans une blouse blanche, et une voix embarrassée qui murmure : il y a quelque chose. Ce quelque chose, dans son imprécision même,  porte en lui une menace, mais laisse encore une place à l’espoir.  Ce quelque chose  remplacé deux jours plus tard, par glioblastome, mot savant qui le condamne à mort. C’est à cet instant que mon attente commence…

Le sommeil m’abandonne. Je l’écoute respirer à côté de moi. J’ai enregistré son souffle. Dans son sommeil il s’agite. Je lui en veux, mais aussitôt je me sens coupable :  bientôt tu regretteras ta tranquillité.

L’hôpital est une ruche où dès la porte franchie je fais l’apprentissage de l’obéissance. Attendre à l’accueil la constitution du dossier, attendre la consultation, attendre le prochain rendez-vous, prendre un numéro pour l’hospitalisation, attendre que la chambre qui lui a été affectée soit prête, attendre l’infirmière pour les premiers examens. La lourde machine fonctionne, il faut suivre son mouvement. L’hôpital impose soumission et passivité.

Il est désormais un corps dont je suis dépossédée. Je me fais discrète, ne pas gêner les professionnels, ne pas susciter l’agacement par des interventions intempestives. Je me glisse dans les interstices, je recrée de l’intime, une douche donnée devient prétexte à caresses.

Temps de la peur de ce qui sera inexorablement, seule certitude face à l’incertitude de la durée.

 Jouer avec le temps, étirer le présent, je n’ai plus peur, je fais de chaque minute un éclat d’éternité.

I.D.

Liliane Vannier

Cette nuit

Couloir d’hôpital. Nuit.

Blanc. Froid. Impossible pour moi de m’asseoir, même si mes jambes tremblent et que le poids de mon corps semble plus lourd, pesé plus que le bâtiment entier et austère autour de moi.

Une vie en suspend derrière la porte au fond du couloir, et j’attends.

Sa vie, c’est aussi la mienne, c’est la nôtre.

Je compte ces minutes lentes qui dissèquent mon esprit et le fragmentent consciencieusement en des milliers d’incompréhensions, de peurs sèches. Je les compte comme on se raccroche aux parois de doutes, à un ultime espoir.

Des cliquetis métalliques résonnent ça et là. Des gens s’affairent à en sauver d’autres dans l’urgence.

Des hommes en uniforme veulent me poser des questions et je ne comprends pas le sens de leurs mots. On me force à m’asseoir, à boire un verre d’eau que je vomis aussitôt. Les néons criards finissent de m’écorcher les yeux tandis que mon cœur tambourine, désespéré. Loup pris au piège.

La porte au fond du couloir s’ouvre enfin. Un homme s’avance vers moi, le dos légèrement courbé et sa démarche désabusée traduit tous les efforts vains accomplis.

La distance qui se réduit entre nous m’engloutit, me tétanise.

Il me regarde.

Dans ses yeux, aucun mystère.

L.V.

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