Ecrire à partir de « La Douleur » de Marguerite Duras

Cette semaine, Delphine Tranier-Brard vous propose d’écrire à partir du classique de Marguerite Duras, La Douleur, paru chez P.O.L. en 1985. Envoyez-nous vos textes (1500 caractères espaces compris) jusqu’au 4 juillet à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com

(La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou l’équivalent et mentionner votre nom d’auteur en haut de page)

Extrait

Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. À droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée : « Qui est là. – C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il n’est pas un cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne. Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait : « Qui est là. – C’est moi. » Il y a bien d’autres choses qui arrivent dans ce même domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin. La charnière d’Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par reculer. J’ai fini par vivre jusqu’à la fin de la guerre. Il faut que je fasse attention : ça ne serait pas extraordinaire s’il revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un événement qui relève de l’extraordinaire. L’extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raisonnable : j’attends Robert L. qui doit revenir.

Proposition d’écriture

Retrouvez une situation d’attente insoutenable, une attente telle qu’« on n’existe plus à côté de cette attente ». Aucun moyen de savoir quand vous en serez libéré. Aucun indice. Aucune nouvelle. Rien. Installez-vous dans le présent de cette attente. Écrivez comment c’est dans le corps. Quels gestes. Quelles résistances. Quelles impossibilités de faire. Quelles pensées. Quelles injonctions à soi-même. Plus rien n’existe que le présent de cette attente. Le futur n’est plus sûr. Ne restent que du présent, du passé ressassé, des hypothèses, de l’imagination, du conditionnel surtout : et si… et si… et si le pire était déjà advenu ? Retardez au maximum le moment de la délivrance : l’arrivée d’une information, au moins de cela.

Lecture

On ne présente plus Marguerite Duras. Dans les années 80, des dizaines d’années après les avoir écrites, elle retrouve des pages oubliées dans une armoire. « La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. » Je suis retombée dans ce livre, littéralement, dans le sillage de la sortie du film éponyme, préférant d’emblée l’œuvre initiale à une reconstitution donnant à voir des moribonds décharnés qu’on serait allés chercher où… dans quels abysses ? Retombée donc, dans cette langue abrupte, rêche, coup de poing, d’une puissance inouïe, qui réverbère avec une justesse implacable l’épouvante suscitée par la découverte de l’abomination des camps de concentration allemands. Le débarquement a eu lieu en Normandie. Les troupes avancent vers Berlin. Les nouvelles de déportés commencent à tomber. Marguerite, la femme de Robert L., se ronge de n’en recevoir aucune. Elle perd l’appétit, le sommeil, la force de tenir debout. Elle attend le retour de Robert L. Je lis et j’attends le retour de Robert L. moi aussi. J’attends que le téléphone sonne. J’attends le retour de Robert et des autres déportés. Comme elle je crains à chaque heure l’annonce d’une atrocité pire encore que celle, déjà au-delà du pire imaginable, d’hier. En même temps qu’elle et le monde entier je découvre de quoi est capable l’Espèce humaine, qu’on ne savait pas, qu’on saura pour toujours.

Les enjeux pour le lecteur sont colossaux. L’enjeu de vie ou de mort est démultiplié, prenant un poids considérable. Au-delà de l’attente, La douleur explore sans concession les parcelles d’humanité et d’inhumanité révélées (à la manière dont les pellicules argentiques révèlent l’image) en chaque protagoniste par une guerre industrialisée inédite et extrême, par la menace en rafale d’une mort imminente, la même mort sourde qui plane à chaque minute au-dessus de chacun d’entre nous, lecteurs. Un livre essentiel vous l’aurez compris, composé de textes différents, de constructions différentes, de narrateurs différents, et qui pour autant, a une continuité et une unité propre. Celle que tout auteur commençant un nouvel ouvrage recherche.

D.T-B.

Auteure, slameuse, Delphine Tranier-Brard explore par l’écriture les percussions du réel. Animatrice d’ateliers depuis 2008, elle conduit notamment pour Aleph-Écriture la « Formation générale à l’écriture littéraire » et animera prochainement des stages, dont nous vous invitons à vérifier sur le site les dates de reconduction par Internet: « Cercle de lecteurs de manuscrits », « Travailler la voix et le style » et la « Formation à l’animation d’ateliers d’écriture » .

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