Vos textes à partir de « La Douleur » de Marguerite Duras (2/3)

Il y a 15 jours, Delphine Tranier-Brard vous a proposé d’écrire à partir du classique de Marguerite Duras, La Douleur, paru chez P.O.L. en 1985. Sur les 32 textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné 14. Nous vous remercions de votre belle participation !

Joëlle Vittone

Elle n’a pas dit quand. Elle n’a pas dit où. Elle a juste dit « À tout à l’heure ». Les talons d’une femme ou bien est-ce un homme ? claquent sur le béton du trottoir. On dirait qu’ils sont deux. Ils conversent à mi-voix, précautionneux du calme de la nuit. Dans ce chuchotis, je ne parviens pas à distinguer d’intonations familières. Par la fenêtre les lampadaires déchirent l’obscurité d’une lumière jaune. La mobylette qui dévale la rue en pétaradant emplit le silence de l’appartement avant de disparaître. Je frissonne. Je remonte la couverture aussi haut que possible. Elle va tourner bientôt la clé dans la serrure. Elle va traverser le couloir en chantonnant et jeter son sac par terre. Elle dira à haute voix « Oups, c’est vrai qu’elle doit dormir ». Elle passera la tête par la porte de ma chambre. Je la rassurerai en respirant lentement simulant un sommeil profond. Je retiendrai mon cœur de battre à m’arracher la poitrine. Je retiendrai le sourire sur mon visage. Les chiffres du radio-réveil projettent contre le mur un reflet vacillant et verdâtre. Le couple dépasse l’entrée de l’immeuble. Le bruit des pas s’évanouit. Le silence de la nuit envahit à nouveau la chambre. J’ai chaud. J’essuie mes mains moites sur le drap et écrase du pouce une goutte au coin de l’œil. Je suis grande maintenant, je suis raisonnable, je peux rester seule. Maman a promis qu’elle rentrerait.

J.V.

Jean-Christophe Knaub

Je marchais de long en large, seul, sur une espèce de terrain vague, à une allure plus ou moins prononcée, en accord avec mon impatience qui oscillait. Et quelquefois mon pas était comme suspendu à une pensée – vide. De plus, le crissement de petits cailloux sous les pieds m’irritait. Il y avait bien une banc, libre, à proximité mais déjà sa présence était incongrue en ce lieu… alors moi assis dessus !

Je suis revenu quatre fois, à cette adresse qu’elle m’avait indiquée, en à peine trois quarts d’heure, dans cette ville où tout m’était inconnu. Où je mettais les pieds pour la première fois. Une ville de graviers, une ville en reconstruction.

Une ville de non-devenir pour moi.

Elle arrivait au loin, c’était elle. Elle approchait, sourire aux lèvres.

Il ne voulait pas savoir pourquoi elle était en retard. Elle le lui avait dit quand même.

« C’est un problème mécanique… » Début de phrase qu’elle avait laissé en suspens.

Je devais comprendre qu’elle avait pris le train, qu’il avait déraillé ; ou qu’elle avait pris son vélo, qu’il avait déraillé.

Je ne demandais qu’à la croire, mais je n’y arrivais pas cette fois. J’avalais tout auparavant, ou j’évitais qu’elle se justifie, c’était mieux.

Là, maintenant, quelque chose restait coincée à l’entrée de ma gorge et je ne savais pas comment m’en débarrasser, hormis de les rejeter, elle et son retard, en lot de deux.

Savait-elle de son côté, s’en était-elle déjà aperçue, que je ne supportais pas d’attendre – depuis toujours, dès avant notre rencontre et ses conséquences ?

JC.K.

Dominique Zinenberg

                                                            Après l’Acte V

Elle ne connaît plus personne, ne peut lire aucun livre ni entendre de musique. Les tableaux, autour d’elle, l’indiffèrent. Elle flotte dans son labyrinthe blanc, amer.

Elle s’est recroquevillée sur la chaise en bois. La chambre est dense, c’est pourtant une coquille vide. L’air est vicié. Déjà la nuit s’installe, superposant des ombres sombres au temps blanc, impassible.

On pourrait croire que Bérénice s’est endormie, qu’elle rêve et se délivre du charme malfaisant dont elle est l’esclave. Mais non, elle ne dort pas. Elle reçoit le venin de l’attente éperdue et vaine. Elle le sent se répandre dans ses veines. Pourquoi parlerait-elle encore désormais ? La baie ouverte sur la mer n’existe plus. Le drapé de sa robe, sa coiffure parfaite, ses bijoux et le parfum qui le touchait ont disparu à l’horizon avec le grand voilier… Proue sculptée pour sa gloire, loin d’elle, à jamais.

 Elle vit l’acte V où l’amour a fui. L’attente est absolue, sans limites. Elle ne connaîtra pas la paix que promet la mort. Elle aura à supporter l’isolement, un exil infini, et l’incrédulité où elle demeure de l’avoir perdu, et l’espoir déchirant qu’il revienne. Dans un mois, dans un an, c’est une mer étale, un doux ressac qui le lui ramènera, elle en est sûre, elle sent dans la torture de sa chair qu’il reviendra. Le retour abolit la trahison. La force de son amour, le ruissellement de son amour accompliront le miracle de son retour.

Bérénice délire. Un halo de lumière la cerne. Dans le clair- obscur qui baigne la pièce où elle se tient, les ténèbres grandissent, elle-même se dissout dans la lumière du flambeau. L’étreinte du manque ne se relâche pas. Elle suffoque et n’entend plus que son cœur qui bat la chamade. Rien ne pourra apprivoiser sa douleur. Elle se tient devant ce vide qui la happe.

D.Z.

Carine Migneau

Je ne sais plus.

Le présent, le passé, l’avenir.

Tout est suspendu à un souffle.

Quand on commence à croire au miracle. Quand on y croit de tout son être tendu.

Il est tombé un dimanche. 18h30 passé.

Le 15, les sirènes. Du monde partout dans l’appart et moi, au milieu, avec notre chiot dans les bras. Qui retient l’autre du naufrage ?

Teint gris, tee-shirt trempé,

Embrassez-le avant qu’il ne parte.

face au regard plein d’humanité du médecin.

Attendez,

je vous donne son téléphone…

pour qu’il puisse appeler…  

S’il est perdu…

Ça n’est qu’un infarctus…

Et le soir. Et la nuit. Des appels à la chaîne pour ne pas entendre battre ses pensées.

Les minutes passent et rien. Des pensées qui reviennent en boucle. Attendre les nouvelles.

« Je mourrais jeune ». Il l’avait dit. Au début. De notre rencontre.

Mais pourquoi, pourquoi ne rien avoir dit ensuite ? J’aurais appelé tous les hôpitaux du monde… Vertige.

Réveil nocturne. Le téléphone. 3h30 du mat. Rien. Les battements du cœur chargent les tympans. Quand ça sonne.

Situation critique. Réanimation. Déflagration.

Ça veut dire quoi ? Il est en vie ?

Quand le cœur happe l’espoir de désespoir.

Je peux, je dois. Me battre pour deux pour dix, pour la vie.

Dealer. Avec la mort. Est-ce que ça marche ? De mes années pour sa vie.

L’amour sauve, devrait, de tout.

Mais le téléphone est resté silencieux et les machines se sont éteintes un mardi, vers 15h00 tandis que je l’accompagnais au bout de son tunnel, caressant sans relâche un corps qui n’avait plus de souffle, vers une lumière qui ne sera pas terrestre.

C.M.

Hann Siago

« J’attends Mamie »

Je me suis levé très tôt ce matin. Tout le monde dort dans la maison.

Je suis debout devant la fenêtre, immobile, au garde à vous comme les soldats de plomb que Papy m’a donné ; mon doudou pendouille au bout de mon bras. J’attends Mamie qui vient me voir aujourd’hui.

A la pendule, la petite aiguille est sur le 7 et la grande sur le 12. Mamie arrivera quand la petite aiguille sera sur le 10. Je m’oblige à ne pas regarder l’heure.

Ca me donne le vertige de l’attendre, comme sur le gros manège qui tourne très vite. Mon cœur tape très fort dans ma poitrine et j’ai mal à la tête.

Tout à coup, je sursaute violemment. La voix stridente de Maman qui crie :

« Mais qu’est-ce que tu fais là, à cette heure, Rémi ? » 

C’est la même voix stridente qu’elle a eue pour dire à Mamie que ce n’était pas la peine de pleurer, que c’était normal qu’à 6 ans, elle me reprenne avec elle, même si Mamie et Papy me gardent depuis l’âge de trois mois.

Je murmure, figé, incapable de me retourner :

« J’attends Mamie ».

« Ce n’est pas le moment. Et puis avec Mamie, on ne sait jamais… »

Pourquoi elle dit ça ? Ca fait une fêlure dans ma tête, j’ai l’impression de tomber dans le vide. Je m’accroche à la poignée de la fenêtre. Ma gorge est très serrée. Et si elle ne venait pas ? Si je devais ne jamais la revoir ?  Et Papy, il est où ?

Je ferme mes oreilles, définitivement. Je n’écoute plus ma mère.

Je scrute l’horizon, j’essaie de la voir arriver dans le jardin, du plus loin que je peux, en plissant très fort les yeux. Ma bouche est sèche, je passe ma langue sur mes lèvres pour les décoller.

Un petit moineau sur la branche de l’arbre. S’il s’envole avant que je compte jusqu’à 10, c’est le signe qu’elle viendra. Je retiens mon souffle, j’expire brutalement. Il est parti à 8.

H.S.

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