Vos textes à partir de Pascal Quignard 2/2

Il y a 15 jours, Emmanuelle Dufaure vous a proposé d’écrire à partir de Dans ce jardin qu’on aimait, de Pascal Quignard (Grasset, 2017). Parmi les très nombreux textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné cette semaine 14, que nous publions en 2 parties. Merci à tous de votre belle participation.

 

Monique Garguilo

Jardin provençal

 

L’une après l’autre, elles se sont enfin tues. Les cigales ont rendu l’espace au silence.

Tout le jour le parc a résonné de leur présence invisible.

Cliquetis du matin. Quelques notes qui s’égrènent aux premiers rayons, répondent aux trilles des merles. Le chant est encore incertain mais très vite la mécanique se rôde. Avec le soleil montant le concert s’amplifie. Clic clac. Cuivre contre tempe. Le rythme des cymbales est un thermomètre infaillible, tu sais déjà que la journée sera brûlante. Pendant des heures l’air et le chant vibrent à l’unisson.

A quinze heures la chaleur forme une cloche autour de ton corps humide. Tu te réfugies à l’ombre du noyer pour une sieste oublieuse. Mille guitares monocordes t’étourdissent, la grosse caisse bat plus vite à tes tympans, le vacarme des cigales te rend fou. Tu cherches en vain leur corps gris aux ailes nervurées sur le tronc noueux qui les camoufle. Tu t’élances dans la lumière vers un autre bosquet. Les aiguilles de pin craquent sous tes pieds nus, te trahissent.

Le chant cesse aussitôt pour reprendre dans ton dos quelques secondes plus loin.

Cigales insolentes. Reines du jardin. Tu es leur prisonnier. Jusqu’à la nuit qui vient rompre le sortilège.

M.G.

Céline Krier

Rêverie auditive

 

L’homme dans son jardin s’échine à enlever les mauvaises herbes au gré d’une éclaircie. Le temps d’une pause, appuyé sur le manche de sa binette, il contemple des coquelicots. Il est fasciné par le mouvement des frêles tiges virevoltant dans la brise printanière, comme si elles dansaient sur une musique connue d’elles seules. C’est très gracieux. Leurs pétales ressemblent de loin à des petites danseuses graciles, au toucher de pied assourdi. Cela fait résonner dans sa tête quelques notes de piano pleines d’allégresse. Puis, à la vue d’un papillon citron, il pense à un air de violon, doux voire mélancolique tel un de ces airs tziganes qui vous arrachent le cœur, avant que le chant mélodieux d’un rossignol rivalisant avec les piaillements de moineaux ne lui rappellent des sonorités plus gaies. Au loin, il entend la petite roue à aubes construite par des enfants dans le fossé voisin, bien plein en ce moment. Le bruit de l’eau, contrainte d’accélérer son rythme pour passer l’obstacle, l’émeut par sa beauté, sa quiétude et son intemporalité. Mais voilà qu’un tambourinement espacé puis intense interrompt sa rêverie auditive. Il pleut à nouveau. Encore perdu dans ses pensées musicales, l’homme reste un moment à écouter la pluie s’écraser sur le sol avec lenteur aux endroits végétalisés qui amortissent sa course, et rapidement en l’absence d’obstacle. Un crapaud coasse, heureux de ce changement de temps tandis que le rêveur se décide enfin à rentrer s’abriter.

C.K.

Danielle Sagné

Crisse le temps

 

Sur la place du village, une vieille femme, vêtue de noir assise sur un banc regarde le jeu des ombres et des lumières dans les branches, écoute le temps.

« ne pas bouger, Il fait si chaud. Ces petits trous d’ombres et de soleil, ce soir auront disparus. Les feuilles du peuplier cliquettent, le buis se dessèche. La fontaine s’est tue, juste une flaque pour un bain d’oiseau… que du sec qui craque, crevasses qui s’inventent. Peut-être que si je ne bouge pas, un oiseau se posera sur moi, je disparaitrai si je ferme les yeux, ne pèserai plus rien, m’envolerai ».

Un hanneton traverse l’allée de tuf. Lent.

« imprudent !»

Un souffle de vent soulève un pli de la robe noire de la vieille dame, sa main lisse le tissu et reste posée comme celle d’une harpiste qui fait taire la vibration des cordes.

A côté d’elle, un rai de lumière trace une ligne.

« La poussière danse, chuchote dans la lumière, instants échappés de l’obscurité ! »

 Petits pas grinçants du hanneton.

15h. 3 coups secs ! La cloche de l’église. Fracasse le silence, provoque une crispation de l’air, une inquiétude soudaine du temps. Les moineaux s’envolent, le calme revient mais frémit encore.

Des pneus crissent. Un vélo rouge, rapide, écrase l’insecte imprudent et le silence, puis disparaît. Une trainée de poussière ocre subsiste. Un capuchon de bouteille de bière roule puis dans un dernier cercle s’affaisse. Une feuille de platane recroquevillée griffe le sol et s’envolent les moineaux dodus…

Brutalité de l’instant. Elle soupire.

D.S.

Anne Le Gall

 

Elle s’assoit le dos droit contre le dossier du banc qui craque. Elle écoute les notes du piano qui se faufilent par la fenêtre de la maison toute proche, troublées par le bruissement de la brise dans les feuilles du platane.

Elle ne voit pas les bordures des parterres mal taillées, les mauvaises herbes entre les fleurs séchées ni les feuilles qui sont venues se poser sur les allées gravillonnées. Le jardin a vieilli en sourdine. Elle sent l’odeur enivrante du buis que le jardinier taille à petits coups secs réguliers. Les branches tombent sur les gravillons dans un bruit mat. Elle sourit. Sourire doux auréolé de ses cheveux argent.

Elle pose ses mains aux longs doigts sur le piano. Par la fenêtre, elle voit la pelouse fraîchement coupée, les fleurs jaunes, bleues, violette dont elle n’a jamais su les noms, les buis taillés en forme de sapin, le bassin un peu plus loin où coassent les grenouilles. Le clac-clac de la cisaille fait écho au crissement des roues de la brouette sur les cailloux. Une guêpe est entrée et bourdonne, intrusion du jardin dans son espace musical.

Elle regarde ses mains posées sur ses genoux. Elles sont tachées, signe du passage du temps.

Elle frissonne. Elle allait jouer « Lettre à Elise ». Non. Elle est assise là, dans ce jardin qu’elle ne connaît pas. Piano et cisaille se répondent en rythme. Elle ne sait pas qu’il joue « Comptine d’Un Autre Eté ». Elle l’a su mais elle a oublié. Comme elle confond ici et là-bas, elle confond hier et aujourd’hui.

A. L.

Isabelle Delarra

L’oreille plaquée au sol entre les rangées de buis, je sens des morceaux de terre humide adhérer à ma joue, l’impression est agréable, je reste concentrée, elles sont là si proches, elles contournent mon visage, en tracent les lignes encore inachevées, je me prépare à accueillir la chatouille ou le picotement sur l’arête du nez ou sur le front, la commissure des lèvres et les narines seraient la limite après quoi j’abandonnerai bien tristement  mon poste sans pouvoir me départir de l’idée que les fourmis belliqueuses possèdent un cri ou tout au moins un chant de guerre.

Tout jardin est un éloge de l’acoustique clame mon père à ma mère, elle sourit de son sourire doux pendant que mon père lave ses mains terreuses, il frotte vigoureusement son visage et ses oreilles avec ses larges paumes comme pour se débarrasser de la conversation de la bergeronnette avec le hérisson, du pfft pfft du tourniquet d’eau claire sur la pelouse brûlée, du son presque métallique du tremble sous le vent, comme si l’univers sonore domestique pouvait écorner l’harmonie des jardins.

Il est vingt-deux heures, il entre dans ma chambre un noir profond de campagne, j’attends, la tête posée sur la joue de l’oreiller, j’attends, comme tous les soirs depuis mes 6 ans, j’attends, avec une concentration sans pareille, j’attends, la fenêtre grande ouverte en toute saison, j’attends, comme parfois j’attends ma mère pour m’endormir, avec la même intensité et la même impatience, j’attends le cri de la chouette hulotte.

I.D.

Floriane Draguet

Les jardins d’Alexandrine

 

D’abord, c’est une plage, avec les transats, les pelles, les seaux, les formes pour les pâtés. Papa a creusé un trou, l’a empli de sable jaune d’or, a dallé les bords où nous faisons des courses de cuistax. Pas de mouette, seulement des hirondelles perchées sur le fil électrique qui traverse la cour. Après, c’est une clairière avec un étang, où vivent quelques grenouilles, au milieu d’un petit bois : un bouleau et un épicéa grands comme trois hommes, un sorbier des oiseaux aux fruits rouges, un rideau de roseaux qui dissimule les cabinets et la fosse à purin. Ensuite, c’est un jardin à la française. Des allées de gravier, des parterres fleuris bordés de buis, des rosiers rouges, des troènes masquant les murs de clôture. Papa était un artiste. Plus loin, le pommier, le poirier, le groseillier, le cassis, et le potager, deux ares de terre où poussent les poireaux, les carottes et les pommes de terre. Autour, un sentier de terre damée, notre vélodrome quand nous nous prenons pour Eddy Merckx, et des couches au couvercle de verre où germent salades et haricots. Papa était un sacré jardinier. Au bout du bout du terrain, sur la gauche, la basse-cour avec les oies, les poules, et Léon, notre paon et enfin, à droite, la prairie, de l’herbe haute qui chatouille les mollets et qui sent si bon. Là, étendue sur cette couche dure et verte, je me perds dans l’infinitude ouatée du cosmos.

F.D.

 

Plume nacrée

Eveil

 

C’est le chuchotement de la terre,

la chaleur la chatouille.

Effervescence.

Faune minuscule cherche, rampe, se faufile, arpente, s’entortille,

fragmente, pince, effleure, crochète, dissèque, broie, mastique, digère,

bruisse,

en sourdine.

 

C’est le chuintement sur la terre,

le souffle du vent l’effleure.

Arabesques.

Brindilles sèches et spirales de feuilles se brisent, tournoient, s’agglutinent,

survolent, se mêlent, virevoltent, papillonnent, tourbillonnent,

froufroutent,

à bas bruit.

 

Mes pas sur l’infime pellicule de terre,

à peine sèche,

la coquille vide d’un escargot.

Craquement.

Abrupt.

 

Les notes du piaffement des moineaux qui réjouissent le fond de l’air. Si près.

 

Toi,

chaque année, chaque printemps,

inlassablement,

tu ennoblies cette terre,

tu aères, tu enlèves chaque pierre.

Elle inspire.

Le murmure de la peau sèche de tes mains

comme la mine de mon crayon sur cette feuille.

 

Le vrombissement d’une tondeuse qui avale trèfles, pâquerettes et pissenlits. Au loin.

 

Au passage de ta houe,

une onde vibre, s’étouffe,

et parfois, métallique,

se ranime d’un tintement clair.

 

Je devine

le claquement de tes articulations,

menu, frêle, subtil,

tes phalanges égrainent

les mottes de terre friables.

 

Tu te ressources du silence de ta solitude,

avec la Terre.

Tu inspires.

Partager

mattis elementum neque. consectetur mattis Nullam non odio ut commodo