Vos textes à partir de « Quand le diable sortit de la salle de bains »

En ce début d’année, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman de Sophie Divry, Quand le diable sortit de la salle de bain (Noir sur blanc, 2017). Voici les 8 textes que nous avons sélectionnés!

Très bonne lecture à tous, et merci de votre belle participation !

 

 P. Tabeling

Les raisins de la colère

Pendant des années, je pensais que partir aux États Unis me sortirait du merdier dans lequel je vivais. J’avais un gros découvert à la banque et dans le laboratoire où je végétais, je ne faisais aucune découverte. Alors, lorsqu’on m’a offert un poste à l’Université de Los Angeles, j’ai explosé de joie. Mais quand on est arrivés là-bas, avec ma femme et ma fille, et que je me suis penché à la fenêtre de l’appartement qu’on avait loué, j’ai eu un choc. Tous ces gens désœuvrés sur les trottoirs, poussant des caddies remplis de poubelles éventrées, c’était sinistre. La nuit, c’était pire, avec les hurlements continuels des sirènes de police. Grâce aux 500 $ que ma tante m’avait prêtés, j’ai réussi à acheter une vieille voiture, juste avant qu’elle ne parte à la casse. Mais je n’ai pas pu inscrire ma fille à l’école américaine. Il manquait des certificats médicaux, et payer 200 $ un médecin était au-dessus de mes moyens. Contrairement aux promesses, mon salaire était très maigre, et, pour des raisons incompréhensibles, l’Université bloquait toujours le premier versement. Après deux mois, il nous restait juste de quoi acheter deux ou trois pizzas. Ma femme ne me parlait plus et ma fille restait prostrée dans sa chambre. Un soir, notre matelas conjugal, donné par l’Armée du Salut, a fait des bruits bizarres. Il grouillait de cafards. Quand elle a vu ça, ma femme a fait une crise de nerfs. Le lendemain, elles ont pris l’avion et je ne les ai plus jamais revues.

A  part ça, tout allait bien.

P.T.

Delphine Duhoux

Il me tardait tant

Pendant une certaine période de ma vie, la seule caractéristique grâce à laquelle je brillais étaient mes retards. Au lieu de susciter une envie de changement ou ne fût-ce qu’une once de stress, mon incapacité chronique à la ponctualité m’amusait. Victime consentante des moqueries de mes amis, j’acceptais de bonne grâce les applaudissements lorsque mon vice notoire n’excédait pas le quart d’heure.

Or, ce jour-là, j’avais un rencart à l’autre bout de la ville, à l’apogée des bouchons. Alors que mon navigateur m’annonçait que – en sus de mon quart d’heure personnel incompressible – j’aurais une heure de retard, je décidai de prévenir mon ex-future épouse.

Au feu rouge, je pris mon portable pour faire amende honorable. Se pencha alors sur moi une tête portant un képi, avec en stock un autre genre d’amende. Délesté de trois points, je vis par la même occasion mon avenir amputé d’une autre demi-heure.

Mon téléphone étant déchargé, je me retrouvai dans l’incapacité de prévenir mon ex-future fiancée. Une déviation et un accrochage plus tard, la vision funeste que j’eus au bar « le Poireau » creusa le tombeau de mes charnelles intentions. Mon ex-future petite copine était en train de partager un flan parisien avec un bellâtre bronzé.

Comme deux ronds de flan et un cumul de trois heures à mon passif, j’eus l’humilité de renoncer aux applaudissements.

Mais…

Maintenant que j’y songe…

Ça n’aurait de toute façon pas marché avec Patience, responsable planning pour Roleix.

D.D.

Hélène Mazier

Ce jour-là

Il y a des jours où rien ne va. Où il vaut mieux rester au chaud sous la couette en attendant que la chance tourne. Ça ne vous est jamais arrivé à vous ?

À moi si.

Et ce jour-là c’était un jeudi.

Je m’étais pourtant levée joyeuse, il faisait beau et la balance affichait 500 grammes de moins que la dernière fois. Surtout, j’avais rendez-vous le soir même avec Damien du contrôle de gestion. Des mois que je traînais à la cafète pour tomber sur lui « par hasard », à boire du mauvais café qui vous tord l’estomac. Il avait fini par m’inviter à sortir.

Ce soir-là je rentre tôt pour me préparer, prendre une douche. La pression d’eau est moins forte mais je n’y prête pas attention. Heureuse, mes cheveux shampouinés remontés en torsade au-dessus de mon crâne, je veux rouvrir le robinet quand, catastrophe : plus d’eau mais un bruit de glougloutement de dindon asthmatique ! Me reviennent alors en mémoire les quatre lignes punaisées dans l’entrée de l’immeuble annonçant une coupure d’eau et mon revers de fortune.

Déjà en retard après une séance de rinçage à l’eau minérale, séchée, maquillée et habillée à la hâte, je saute dans la rame… pour découvrir à la station suivante que je me suis trompée de direction. Mon retard aura au moins le mérite d’éprouver la motivation de Damien, me dis-je pleine d’espoir. Avant de lire ces quelque 50 caractères sur mon portable : « dsl Aurélie, j’ai la crève, on remet ça. A 2main au buro »…

H.M.

Pauline Raul

Coupé court

3 janvier, jour de tête à tête avec celui qui sera, c’est certain, mon prince de vie. Avant de réchauffer le cœur, rafraichissons la tête. Direction le coiffeur. Une femme me pare d’une cape de super héroïne avec pour question fatidique, « Je vous fais quoi ? ». Réponse d’une pertinence folle, « euh ». Son regard se perd dans ma mince chevelure et sa bouche jubile un « Partons sur du court ! ». J’étais venue pour me défaire de maudites pointes fourchues, voilà qu’on veut me ratiboiser trente centimètres. Ma répartie étant inexistante, j’ai droit au feuilletage de toutes les revues féminines depuis la mort de Lady Di. Elle me fait remarquer que je n’ai pas l’air décidé. C’est l’histoire de ma vie, ma bonne dame.

Nous nous arrêtons sur une coupe de mannequin passée par la case Retouche. Un shampoing et elle fonce dans le tas. Clic, clic. Ma tête commence à refléter l’Histoire de France. Je passe notamment par le 15ème siècle, le miroir me renvoyant une Jeanne d’Arc qui se serait pris un seau d’eau avant d’être brûlée vive.

Clic, clic. J’ai le souffle à hauteur de coupe, de plus en plus court. L’œuvre séchée, je découvre mon nouveau visage, celui d’une femme des années 60, maîtresse de Louis de Funès ou modèle pour une affiche publicitaire de marque ménagère. La tailleuse en pièce de mes cheveux et de mes espoirs me salue d’un « Si vous avez un compagnon, racontez-moi sa réaction ». Non, et maintenant je pense uniquement pouvoir viser un détenteur de carte Vermeil. Adieu prince.

P.R.

 

Floriane Draguet

Échappée

Chaque été, vers le 5 juillet, après la remise des bulletins et la fin des réjouissances scolaires, en riant et en chantant, nous emballions nos affaires dans des cartons bien solides, nous les empilions dans le corridor et nous attendions impatiemment l’heure du départ.

Le jour J, Papa, levé dès l’aube, vérifiait les niveaux d’huile, d’eau et d’essence de notre vieille camionnette puis la chargeait des paquets, des skates et des ballons.

Pendant ce temps, Maman tirait les tentures dans chacune des pièces de la maison qui ressemblait bientôt à une chambre mortuaire, et s’assurait que toutes les portes étaient verrouillées.

« Le chat, s’écria-t-elle cette année-là en montant dans la voiture, on a oublié le chat ! ».

Mon petit frère connaissait la cachette favorite du chat : dans une caisse, au-dessus de la garde-robe. La garde-robe faisait deux mètres cinquante et la caisse en surmontait une autre. Mon frère jumeau grimpa sur son lit, celui du haut, tenta de l’atteindre, ne réussit qu’à la faire bouger un peu. Le chat, débusqué, en surgit comme un boulet d’un canon, la faisant capoter. Son contenu, des petites autos, des cubes en plastique et des billes déboulèrent sur la tête de mon frère qui se retrouva par terre, assommé. Le chat s’était faufilé sous un meuble et refusait de sortir de sa tanière, sans doute terrorisé par les hurlements de Maman.

Il fallut un certain temps pour que mon frère reprenne ses esprits et nous dûmes déplacer le meuble pour récupérer le chat.

Le départ fut remis au lendemain.

F.D.

Emilie Sakai

Un jour de 1997, alors que tout le monde révisait son bac, j’étais la seule de mon lycée à m’être retrouvée en sueur sur le bord de la nationale. La radio avait annoncé la grève le matin même de mon épreuve d’option. Convocation à 10 heures. Devant la gare, une dizaine de personnes s’impatientaient. Aucun train. La prochaine navette ne partait que dans une heure. Je gardai mon calme et appelai la seule de mes amies à avoir son permis. Pas de réponse. Mes parents ? Plutôt mourir. Je décidai de commencer à pied et tenter l’autostop. Je marchais vite, le pouce levé vers un ciel tiède et agité, gonflé de tous les orages qu’il couvait pour l’été. Une voiture ralentit derrière moi. C’était ma prof de maths. Je me souviens avoir hésité. A l’époque, j’étais très superstitieuse. Limite maladif. J’aurais préféré quelqu’un d’autre, sans aucun lien avec le bac. Assise à ses côtés, je l’observais sous un angle nouveau. Elle avait l’air moins vieille qu’en classe. A contre-jour, les rayons découpaient sur son visage un profil délicat, presque enfantin. Les boucles incandescentes et sa peau presque bleue me donnaient l’impression d’être escortée par une divinité hindoue. On a de la chance, ça roule plutôt bien. Devant le portail du bâtiment elle me fit gaiement signe de la main. Je la regardai s’éloigner longtemps, jusqu’à ce que la voiture ait tourné après les feux. Je me sentis soudain motivée, pleine d’espoir, prête à sortir de cette épreuve un peu moins jeune que j’en avais l’air.

E.S.

Françoise Simon

Pluie

Réveil pluvieux. En fond sonore, une averse.

Les yeux plus ouverts, vous percevez un ruissellement dans la salle de bain : vous vous levez d’un bond, vous vous précipitez, vous vous pétrifiez : l’eau coule.

Du plafond.

Le long des murs.

Vos pieds barbotent, la flaque grandit.

Dans la baignoire, c’est un jet de douche. Non pas du pommeau, mais des spots électriques ancrés au plafond.

Vous jetez en vrac sur le sol les serviettes dévolues au bain. Vers  le ciel vous adressez une supplication désespérée. Vous fuyez les interrupteurs, gardant en une mémoire ravivée un accident célèbre d’électrocution domestique.

Finalement vous quittez le navire, vous en  bâillonnez la porte pour comprimer l’élément liquide, conscient que  seul le couvreur-sauveur détient la clé de votre catastrophe.

Sur Google, tant de sauveurs à proximité de main.

Vous appelez, le téléphone sonne, sonne.

Mais c’est dimanche, vous resterez dans votre bain !

Plus qu’à prier le ciel,

ou  sortir les seaux.

Résonne une voix. Celle de votre fils.

Il a sonné cinq fois. Vous n’avez pas vu comme il pleut dehors ?

Vous, vous avez vu surtout qu’il pleut dedans.

Sans le regarder, le seau à la main, la tête hirsute, vous retournez au chantier.

Et voilà qu’il vous emboîte le pas en maugréant, patauge sur le carrelage, et qu’il vous envoie avec un air vainqueur : « C’est pas faute de t’avoir prévenue, il fallait bien que ça arrive ! »

Vous à genoux dans l’eau, et lui de toute sa hauteur, les deux pieds bien ancrés.

F.S.

M. Guitton

La maison du bord de Sèvre

Dès le premier automne ou il s’était installé dans sa maison du bord de Sèvre, Paul avait eu des ennuis. Le notaire, nous avait-il dit, lui avait bien précisé que le quartier était inondable. Les dernières crues remontaient à 1981. Nous étions dix ans plus tard. Paul avait souri.

Pour des raisons qu’il nous révéla plus tard, il avait signé les yeux fermés, ne discutant ni le prix, ni les conditions de la vente, tant il était ravi de son acquisition.

Mi novembre il avait plu sans discontinuer. Les voisins avaient sorti des photos, montré les barques, rappelant qu’autrefois la mer arrivait jusqu’à la rue qui d’ailleurs débouchait place du port. Le lundi 20 novembre, il était parti travailler, était rentré déjeuner, avait mis la table, ouvert la radio : « Pour les prochaines vacances, osez le dépaysement total. Offrez-vous ou mieux faites-vous offrir pour Noël, un stage de plongée dans les Caraïbes. Les fonds sous-marins, une expérience
inoubliable ! ». Il avait coupé le pain et était descendu chercher une bouteille de vin au sous-sol.
Le calme absolu. Un lac.

Claire, la mère de Paul, appelée par réflexe dira-t-il, vivant à cent kilomètres, elle n’aurait pas pu être d’un secours immédiat, l’incendia. « Ça continue, rien ne te sers de leçon, toi ! Ça n’a pas été suffisant qu’à trois ans, tu aies failli te noyer dans le bassin des Tuileries en poussant un bateau à voiles, qu’à neuf, tu sois tombé dans l’Hérault ! Et bien non, Monsieur achète une maison inondable ! Mon pauvre Paul, c’est homme-grenouille que tu aurais dû être ! ».

M.G.

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