Sophie-Marie Van der pas « Béquille… » et Véronique Cauquil « Pensées qui poussent »

Il y a trois semaines, Céline De-Saër a vous proposé d’écrire à partir de Fille de Camille Laurens sur notre plateforme. Voici deux des 8 textes choisis par notre comité de lecture. Voir la sélection complète ici.
Sophie Marie Van der pas

Béquille ou brindille

Fille : nom féminin, comme béquille ou brindille. Sexe faible. Une fille porte cette expression en elle. Il faut pourtant le noter : une fille est d’abord un enfant. Rejetée à la naissance dans certaines traditions, une fille sera une déception. Son rôle : devenir mère.

Après deux grossesses rapprochées, mon père aurait pu s’exclamer « c’est un garçon ! » il n’a pu que constater « c’est une fille !» Ma mère, épuisée, l’a ressenti instantanément. Elle m’a mise au sein, me protégeant de cette déception immense en serrant mon petit corps tout neuf. C’est la seule fois où j’ai senti sa chaleur. En 1955 on n’exprimait pas les sentiments.

Enfant je n’ai jamais su que j’étais une fille. Personne ne parlait de cette partie secrète. A l’arrivée de mon frère, le monde entier a été informé.  Son prénom EMMANUEL fut la marque au fer rouge qui me brûlera longtemps.

Ce rouge un jour a coulé entre mes cuisses. Sur le perron de la maison, un matin de juillet, j’ai senti un liquide chaud couler entre mes jambes. Je n’ai rien compris. Je n’ai vu que le rouge. Incapable de bouger, j’ai vu le cou du poulet que la bonne saignait le dimanche, entendu les cris du cochon qu’on égorgeait dans la cour. J’ai cru au maléfice, je mourrais. Je suis tombée. Mes genoux écorchés, se sont mis à saigner. Ma robe à fleurs bleues, si belle, s’est teintée de honte.

Ma mère rigide m’a relevée avec ces simples mots : « Voilà ma fille, tous les mois, ce sera comme ça, tu es maintenant une femme ».

Véronique Cauquil

                                                                        Pensées qui poussent

Elle nait coiffée d’un duvet brun.

La main frôle l’ombre duveteuse.

Comme c’est doux ! C’est une fille. Le père est ému. C’est sa fille.

A cause de la douceur des cheveux son père l’appelle « chaton »

Chaton grandit chat sauvage. Au terrain vague elle est chef de bande.

Air de petit félin le caractère avec, selon les tantes « les filles c’est difficile »

Sa mère passe la brosse dans cette masse qui résiste, noire, épaisse, indocile, démêle le féminin du félin, de cette chevelure indomptable faire une tête de petite fille obéissante.

Lui laisse pas les cheveux lâchés dit son père, attache-lui les cheveux insiste il et sa mère s’exécute, ramène le tout en une queue de cheval qui pique le cou.

Dompter le féminin tous les matins, y mettre bon ordre.

Les magazines aussi disent ce qu’il convient quand on est fille, obéir aux images, bien sur la poitrine, bien sur la bouche, bien sur les jambes, mais des pensées aussi qui poussent, en tous sens, ce désordre dans les cheveux,

A la Simone de Beauvoir, dans un bandeau ?

Fichu vichy à la Brigitte Bardot ?

Intellectuelle ou sensuelle ?

Naitre fille-Être folle, facile, fragile, tour de remue-méninges les images collent, la peur gagne,

Coupez court !

Elle voit cette masse noire à terre, ni tigresse, ni tignasse, seulement soyeuse.

Brin de féminin libre de courir sans que l’on brosse ou que l’on peigne, l’esprit tranquille, à rien, juste sa main qui passe légère dans le carré de soie.

« A la garçonne » encore plus fille.

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