Le but d’une résidence d’écriture est de s’offrir du temps à soi. Expérimenter le temps autrement, ressentir sa dimension personnelle, et se concentrer sur ce qui est important pour soi. L’expérience du dépaysement est propice à rebattre les cartes d’une existence freinée par la routine. Le voyage permet souvent de faire ce pas de côté nécessaire au recentrage de ses priorités.
Si Aleph propose de nombreux séjours en résidence, nous avons choisi de vous parler de la résidence d’écriture qu’anime Aline Barbier à Lisbonne, de manière concrète. Ce séjour alterne temps d’écriture et découverte de la beauté de la ville, dans les pas de Fernando Pessoa.
Entre 9h et 13h les participants écrivent sur place, dans une des salles de l’hôtel. Les propositions ouvrent sur « le carnet de voyage ». Il s’agit notamment d’écrire sur ce que le déplacement, le lieu, génèrent comme sensations, émotions, souvenirs. Elles ouvrent également sur l’imaginaire, la fiction, en allant « cueillir » dans la ville, l’après-midi, des personnages ou des chimères, des récits possibles… Les textes proposés comme support d’écriture figurent parmi les oeuvres des auteurs portugais, Lobo Antunes, José Saramago, Fernando Pessoa…
Les après midi sont libres, généralement consacrées aux visites, carnet en main, ou pas. Libre à chacun de saisir les pistes d’écriture « nomade » du matin.
Ces visites sont libres, et si certains préfèrent rester seuls, ou en petits groupes, ils le peuvent tout à fait.
Comme avant goût de l’atelier, un extrait de « Bureau de Tabac » de Fernando Pessoa, qui parle si bien d’un voyage paradoxal et immobile dans la ville.
Aujourd’hui, à la veille du voyage, il me reste,
Avec ma valise ouverte qui attend que je ne remette plus le moment de la faire,
Assis sur ma chaise au milieu des chemises qui n’y entrent pas,
Aujourd’hui il me reste (outre la gêne d’être assis là)
Ce savoir :
Vastes sont les déserts, et tout est désert.
Vaste est la vie,
Je fais mieux ma valise avec des yeux qui songent à la faire
Qu’avec des mains factices (voilà, je crois, qui est bien dit)
J’allume une cigarette pour remettre à plus tard le voyage,
Pour remettre à plus tard tous les voyages
Pour remettre à plus tard l’univers
Je dois faire ma valise,
Je dois à toute force faire ma valise,
Ma valise.
Je ne vais quand même pas emporter les chemises dans
L’hypothèse et la valise dans la raison.
Oui, j’aurai passé ma vie à faire ma valise.
Mais je serai aussi resté toute ma vie près de la pile des
chemises.
A ruminer tel un bœuf qui n’a pas su accomplir son destin
Je dois boucler la valise de l’être.
Je dois exister à seule fin de faire mes valises.
La cendre de ma cigarette tombe sur la chemise qui
Couronne la pile.
Un coup d’œil furtif m’apprend que je dors.
Tout ce que je sais c’est que je dois faire ma valise,
Et que les déserts sont vastes et que tout est désert,
Sans compter une parabole dans le même goût mais
Que j’ai oubliée.
Soudain je me redresse, et tous les Césars c’est moi.
Je vais faire ma valise une bonne fois pour toutes.
Bon sang ! Je finirai bien par la boucler, cette valise !
Et quand on l’aura emportée hors de ma vue,
Je jouirai enfin d’une existence distincte de la sienne.
Vastes sont les déserts et tout est désert,
A moins que je ne me trompe, naturellement.
Pauvre âme humaine, pour laquelle il n’existe d’oasis
Que dans le désert d’à côté !
Autant faire sa valise.
DP
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