Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage chaque mois un de ses articles sur L’Inventoire.
Éric Faye, qui nous avait quittés l’an dernier avec un roman (1), nous revient ce printemps avec un recueil de nouvelles. Est-ce que ce sont bien des nouvelles ? Tout dépend de ce qu’on entend par là, me direz-vous. Et, de fait, qui se risquerait à donner la définition d’un genre qui n’a pas cessé de muter depuis Marguerite de Navarre ?
Si pourtant on se réfère au modèle, disons, classique – une vie en quelques pages – il semble difficile de répondre par l’affirmative à la question posée plus haut. Plutôt que des nouvelles-récits, ce sont là des nouvelles-atmosphères, et, même si la tension ni la chute n’y manquent, celles-ci résultent non de péripéties mais d’une forme particulière d’immobilité prolongée jusqu’au point de rupture.
« C’était fait… »
À cet égard, le texte intitulé Voici venu le temps de n’être rien est, d’une certaine manière, emblématique. Que s’y passe-t-il ? Peu de chose, comme l’annonce le titre, bien que l’histoire débute par l’événement par excellence : « C’était fait, j’étais mort (…). Et, au fond, je ne m’en portais pas plus mal ». À partir de quoi le héros évolue dans une espèce de purgatoire administratif (couloirs, bureaux, chaises en plastique…), où il est censé préparer sa réincarnation en suivant les conseils d’une sorte de coach de l’au-delà (« Nous sommes là pour vous redonner des perspectives et vous aider à vous repositionner »). Jusqu’à ce qu’un jour « ça recommenc[e] »… et que le texte prenne fin.
S’il est bien à l’image du recueil dans son ensemble, c’est évidemment par l’humour, qu’on retrouvera partout à doses variables. C’est aussi, bien sûr, par le fantastique, version Europe centrale – personnages qui apparaissent et s’évanouissent sans prévenir, mondes parallèles, doubles, coups de téléphone de l’au-delà… Tout cela ne dissimulant qu’en partie le réalisme sous-jacent, et sombre, que le titre général suggère : monde de moins en moins supportable, sociétés livrées à l’oppression policière et technologique, lassitude, plutôt que révolte, d’individus croyant de moins en moins à leur propre importance…