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© FK : « Barbe à papa »

Du 15 au 22 septembre 2013

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes. Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire.

Cette semaine, Françoise Khoury propose une consigne d’écriture à partir du livre Manger fantôme, court texte de Ryoko Sekiguchi paru aux éditions Argol (2012).

Extrait

« Qui n’a rêvé, une fois au moins, de manger les nuages ?… De même qu’on trouve dans plusieurs pays des plats ou des pâtisseries qui portent le nom de « lune », d’ « étoile » ou d’ « éclair », ou qui en imitent la forme (mais non le goût, hélas, que personne ne connaît), le désir de manger les nuages trouve à se satisfaire dans leur concrétisation sous forme alimentaire… et peut être exaucé par un bol de wahn-tan, sorte de ravioli en soupe.

Ce n’est pas seulement que la forme des raviolis flottant dans la soupe fait penser aux nuages ; ce nom, wahn-tan s’écrit de deux caractères immédiatement évocateurs, wahn (nuage) et tan (avaler)… Même dénué de raviolis, un consommé ou un bol d’eau bien fraîche reproduisent tout ce qui se reflète à sa surface. Il suffit de choisir un jour nuageux, où l’on voit de beaux nuages bien formés. Nous pourrons procéder de même avec la lune, les étoiles, l’arc-en-ciel, l’oiseau qui s’envole en un éclair, et jusqu’aux yeux de la bien-aimée. »

Proposition

Dans Manger fantôme, court texte paru aux éditions Argol (2012), Ryoko Sekiguchi évoque sa passion pour la cuisine et les sensations que peut procurer l’envie de manger ce qui « n’est pas tangible », comme la brume ou la transparence, voire, de façon plus abstraite encore, la description, l’innommable ou le symbole.

On connait le sens esthétique des Japonais, tout en délicatesse et raffinement, dans le domaine de la préparation et de la présentation des aliments ; on ressent une légèreté à lire les premiers chapitres du livre, ponctués d’anecdotes et de références à des auteurs japonais classiques ayant abordé ce qui se rapporte au fait de manger. Quelque chose de vaporeux se dégage de cette poésie. Manger avec des baguettes accentue le côté éthéré du mélange saisi dans le bol ou l’assiette. Mais le livre avance vers un dernier chapitre plus inquiétant, où il est question de manger fantôme…

Avez-vous, à l’occasion d’un voyage par exemple, goûté un mets dont vous ignoriez de quels ingrédients il était composé, et que rien n’ait laissé deviner, ni la forme ou la couleur, ni la saveur, l’odeur ou la consistance ? Peut-être l’avez-vous appris par la suite ou deviné, mais peu importe : tentez de vous rappeler ce moment où vous ne saviez pas ce que vous mangiez. Associez cette dégustation à des éléments de la nature, à des idées et à des images. Si le mets porte un nom dans une langue qui vous est inconnue, donnez-le, cela ne peut qu’ajouter au mystère. Et envoyez nous votre texte (un feuillet au maximum).

Lecture

Ryoko Sekiguchi, écrivaine japonaise, vit à Paris et écrit maintenant en français. Ses romans sont publiés aux éditions P.O.L. Fille d’une cuisinière, elle affectionne autant le façonnage des mots que celui des mets. Mais la nourriture, condition de la vie et source de plaisir, peut être aussi source d’inquiétude. Après des siècles de famines récurrentes, la peur liée à la nourriture n’est plus celle de manquer (du moins en ce qui concerne l’Europe, puisque la faim continue d’être le lot quotidien de millions de gens de par le monde), mais celle de manger des aliments dont on ne connaît ni la composition ni la provenance et que l’on soupçonne d’être nocifs pour la santé. Nous voilà contraints de nous en remettre aux indications portées sur les emballages. Ingurgiter une nourriture imprégnée de pesticides ou d’autres substances dangereuses, et donc tueuses, constitue un terreau propice pour les grandes peurs de nos sociétés modernes. Nous avons tous en mémoire ces images de troupeaux entiers entassés sur des bûchers, rappelant les grandes épidémies de peste au Moyen-âge : de l’hécatombe engendrée par la maladie de la vache folle. Alors qu’est-ce que ce « fantôme » ? Il vient de l’irradiation de la terre à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011. Il est composé de toutes les particules invisibles et toxiques qui se sont déposées sur les cultures et ont fait ressurgir un autre fantôme, bien ancré dans la mémoire collective du Japon, même s’il n’est pas nommé : celui d’Hiroshima. Ce fantôme a la particularité d’être « toujours là ». Il peut se réveiller à n’importe quel moment, même trente ans plus tard, puisque nous ne connaissons pas toutes les conséquences de l’avoir hébergé dans son corps et qu’il agit même après la mort. Bon appétit !

Françoise Khoury

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