« Petite Victoire », Candice Ruillier Cottin

Dans la famille, on est économe. On use des mots comme du reste, avec parcimonie. Pour les prénoms c’est pareil. On en a un. C’est bien assez. Pas de diminutif, pas de surnom, de mon bichon, de mon lapin. Les lapins, c’est dans les clapiers ou sur l’étal du marché.

À la maison, il y a les garçons : Louis, Georges et Jules.

On leur offre un regard, vite fait, au-dessus du bol de soupe. On glisse le bout des doigts sur leur front brûlant. La caresse surprend, on n’a pas l’habitude. On prend mieux soin des choses que des gens. On reprise encore les chaussettes. Le soleil se lève, nous aussi. Il se couche, nous aussi. On fait les blés. On est blond comme eux, de frère en frère. On pousse en herbe folle, là où on peut. On se confie au vent, on trouve la tendresse dans l’eau fraîche du ruisseau. On n’est pas malheureux. On n’est pas bien heureux non plus.

Et puis, il y a moi : Victoire.

On m’appelle la puce, la petite, la pitchoune, tous les surnoms restés neufs au fond des cœurs. On ne dit jamais Victoire. Par superstition, parce que, chez nous, les filles ça finit toujours par mourir. D’ailleurs, les prénoms des mortes on me les refile aussi. Je m’appelle Victoire Isabelle Garance. Leurs fantômes légers sourient sur mes épaules. On est bien trois garçons et trois filles finalement à la maison. Je détonne dans les champs avec mes cheveux rouge coquelicot, je cours pour dix, chante pour vingt, je leur souffle la vie et leur claque des bises chaudes.

Sourire après sourire, je recouds leurs âmes élimées. Une famille aussi ça se reprise. Je m’y applique. Le matin, je peux y aller franco, descendre l’escalier en courant, sauter à pieds joints sur la marche du bas, celle qui grince, entendre alors le père, « C’est maintenant que tu te lèves, toi », devant son bol à demi plein. Son café il ne le finit que quand je suis là. Je le sais parce que l’hiver dernier quand j’étais au lit avec les poumons qui crachaient du feu, et qu’ils me veillaient tous en regrettant d’avoir tenté le sort en m’appelant Victoire, je suis descendue à midi et le bol était encore là, tout froid, et mon père devant, tout blanc.

La mère elle parle d’un coup d’œil seulement. Le père dit sa phrase matinale les yeux dans son bol, elle, elle me regarde avec l’amour et la fatigue du jour et me tend la tartine. Les garçons, ils passent juste une tête pour voir que je suis bien là puis ils repartent, aux cochons, aux blés, là où leurs corps s’abiment et leurs sourires disparaissent. Le midi je les trouve en grappe, sous le chêne, écrasés par le soleil. Je leur porte le panier. Le godet de vin et la tranche de pain avalée ils me courent après, m’apprennent à grimper aux arbres, à faire un piège à lièvre, à reconnaitre la pluie qui arrive, celle qu’on aime, celle d’orage, ou celle qui fera que la moisson sera fichue. Ils sont grands comme le père mais se tiennent droit et regardent devant eux.

Quand le panier est vidé l’un des trois me renvoie : « Allez, va, rentre maintenant la pitchoune. »

Le soir c’est plus délicat d’attiser leurs âmes. Il faut y aller tout doux pour ne pas les abîmer plus qu’ils ne sont. Je laisse des frères forts comme le chêne et les champs me rendent trois poupons de chiffon. J’attends qu’ils soient au-dedans, tous assis à la table. Et là, je raconte. Tous les mots que je connais, tous ceux que je ne connais pas encore. Je brode, j’invente, un lapin échappé, une perdrix blessée, je raconte assez lentement pour les envelopper de douceur, comme une petite couverture, et assez longtemps pour qu’un demi-regard se lève enfin vers moi. « Dis-donc, c’est que tu parles toi ce soir. »

Je parle sinon ils oublieraient de vivre. Rassurée, je les laisse là, comme je les ai trouvés, devant un bol de soupe, cette fois. Je monte en évitant la marche qui grince, trop criarde pour le soir. Je m’accroupis devant le bord du lit et je prie comme j’ai vu faire un jour à l’église pour la grand-maman qu’était morte. C’était un joli silence. J’essaie de faire pareil. Les mains jointes, les yeux fermés. J’aimerais bien laisser un silence joli comme ça.

Je sors le mouchoir déjà taché et je crache doucement au milieu sans faire de bruit. Le sang dessine comme un coquelicot dessus. C’est joli les coquelicots.

Quand je serai en haut avec mes grandes sœurs j’aimerais bien qu’en bas ce bout de vie avec moi ils s’en souviennent comme d’un coquelicot. Ou bien comme de ce petit chemin qu’on prend parfois pour passer par la rivière au lieu de couper tout droit. C’est moins rapide mais c’est frais. L’herbe chatouille les pieds, ça donne envie de s’allonger et de sourire sans raison. On hésite à faire les trois kilomètres en plus mais quand on y est on regrette jamais le détour. Il sera toujours temps de regagner la ligne droite, la route dure, la maison et la soupe.

Je me glisse sous le drap, c’est ça que j’espère, qu’ils regretteront pas le détour du coquelicot quand je serai plus là.

C.R.