« Sa Bretagne sans la pluie », Sophie Régnat

Elle n’avait pas imaginé ça comme ça.… La lande brûlée par le soleil, les bruyères asséchées. Un refrain tournait dans sa tête, Caradec chantait ma Bretagne quand elle pleut, mais depuis des semaines pas une goutte n’était tombée du ciel impitoyablement bleu et les souffles de vent portaient des parfums d’herbe sèche. S. soufflait un peu en grimpant le chemin côtier, attentive aux pierres qui roulaient sous ses pieds, se remémorant le croquis griffonné sur un bout de papier, s’arrêtant de temps à autre pour ne pas manquer son apparition.

M. marchait devant, et elle la guettait toujours, n’aimant pas la voir s’approcher du bord, inquiète sans raison, une inquiétude de fond, encore maintenant que sa fille avait grandi ; celle-ci n’avait pas posé de questions quand S. lui avait annoncé en voiture qu’on ferait un détour pour une balade en bord de mer, une baignade. Elles rejoindraient les autres plus tard ce soir, demain peut-être. On verrait. M. partageait avec elle le goût des imprévus, des crochets qui d’un coup ouvrent une parenthèse dans l’espace et le temps. Elle avait accueilli la proposition joyeusement, enfilé son maillot ; maintenant elle bavardait, racontait son cauchemar de la nuit précédente : on la poursuivait, on lui voulait du mal ; elle s’était cachée dans un placard et réveillée au moment où on ouvrait la porte. C’était le même rêve, toujours, depuis qu’elle était enfant, et ces cauchemars répétés intriguaient sa mère. Mais pour l’heure elle avait chassé ses fantômes et en riait ; elle avait envie de se baigner, elle pressait le pas et  S. peinait à la suivre.

Quand elles furent arrivées à la pointe, la baie se découvrit ; à cette heure, la mer avait commencé à remonter, mais on apercevait encore les rangées de casiers à moules ; sur la plage, des familles bravaient la chaleur de cette fin d‘après-midi et arpentaient le sable humide des seaux à la main. Des rumeurs, des cris d’enfants lui parvenaient, feutrés.

C’était donc là… Elle avait imaginé un paysage plus grandiose mais elle n’était pas surprise. C’était plus ajusté.  Elle se demanda pourquoi il avait choisi cette baie, quel souvenir, quel rêve l’avaient attaché ici.

Mais M. s’impatientait. Il faudrait attendre encore pourtant que la marée soit haute. Quand elle reprit sa marche, elle s’aperçut qu’elle tremblait un peu. Elle se demanda si c’était la fatigue ou l’émotion, mais elle n’était pas sûre d’être vraiment  émue, juste curieuse. Elle hésita un instant. M. avait entamé la descente sans l’attendre, et, tête baissée, lentement, elle la suivit. La lumière se faisait plus douce. Plus loin, elle leva les yeux en entendant M. qui l’appelait et lui adressait de larges signes depuis la plage. Elle se tenait debout, ronde et élancée, les jambes plantées dans le sable.

Quand elle arriva, la mer recouvrait déjà une partie des casiers ; on pourrait nager bientôt. M. avait  étendu sa serviette dans un recoin derrière un rocher, elles s’y installèrent. Elle sortit de son sac à dos deux sandwiches un peu tassés, des pommes, des biscuits et le thermos de thé qu’elle emportait partout.

Elles mangèrent côte à côte, soudain silencieuses. Quelques nuages effilochés traversaient le ciel rose, et elle les regarda avec espoir. Les familles s’en allaient peu à peu, les bras chargés de cabas, de ballons et de bouées. Elle parcourait l’espace de la baie ouvert devant elle. Venait-il se baigner ici ou marcher seulement ? Où aimait-il s’installer ? Où précisément avait-on dispersé ses cendres ? Elle tenta d’imaginer la scène, sa famille, ses amis rassemblés sur la plage, le bateau et les cendres que le vent ramenait à bord… Personne ne l’avait prévenue et c’était mieux ainsi. Elle chassa ces images, revit la cigarette qui brûlait sans cesse au coin de ses lèvres, la chevelure ébouriffée et grisonnante, le corps large, les sillons qui encadraient sa bouche ; elle fit résonner sa voix grave tout au fond d’elle et soudain se retint, juste au bord. Se ressaisir. Ne pas se laisser emporter.

Le paysage brûlé ne ressemblait plus aux chansons qu’il aimait.  Ces lieux qu’il avait habités, parcourus, racontés, ne portaient plus trace de lui. Il lui échappait ici  plus qu’ailleurs. Qu’avait-elle cru ? La baie n’avait rien à lui apprendre sinon à sentir combien elle avait été étrangère à sa vie, de passage.

Elle se sentit fatiguée soudain, lasse plus que triste. Elle éprouva le besoin de passer la main dans la chevelure sombre de la jeune fille, déjà parsemée de quelques fils argentés, qu’elle reconnaissait avec bonheur.  M. se retourna et sourit : « Viens, on va se baigner, la mer est assez haute maintenant. » Elle ôta sa blouse, son short, et suivit sa fille. L’eau lui parut fraîche d’abord, et elle en eut un élan de gratitude ; elle mouilla ses bras, sa nuque, et n’hésita pas longtemps. Elle plongea pour le plaisir de la morsure légère qui réveillait tout son corps engourdi de soleil, pour celui de le sentir porté, délivré de la lourdeur de ces jours inquiets.

Elle avança dans la mer en quête d’eau plus froide, et, portant son regard sur l’horizon voilé, se souvint de leur dernière rencontre, quelques années auparavant. Elle l’avait trouvé fatigué, amaigri. Ses cheveux argentés avaient blanchi. Elle en avait été bouleversée. Elle lui avait tendu une photographie de M., qui séjournait cet été-là en Angleterre, juste de l’autre côté. Il l’avait regardée longtemps. S’il avait pu, il l’aurait rejointe à la nage, avait-il soufflé. Elle ne l’avait pas vraiment cru, mais il avait eu envie de le lui dire, l’avait cru peut-être lui-même, cela lui suffisait. Elle plongea dans le creux d’une vague naissante ; maintenant, il était plus près que jamais, dans l’eau qui l’enveloppait et dans le regard tendre et amusé de M.  Elle n’avait plus besoin de l’attendre. Elle rejoignit sa fille en quelque brassées et, pour la première fois depuis longtemps, elle se sentit entière et consolée. Bientôt, il serait l’heure de rentrer.

S.R.

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