— Elle s’appelle comment, l’expo, déjà ?
— Détour(s).
— Au singulier ou au pluriel ?
— Les deux. Détour au singulier, avec la marque du pluriel entre parenthèses.
— Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
— Tu as remarqué qu’on n’utilise plus cette expression qu’ironiquement ? Personne ne dit « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? ».
— Si tu veux.
Il ne voulait rien dire, ce « Si tu veux », rien d’autre que « Je n’ai pas envie de parler et puis, tu me soules avec tes questions, et cette expo, ça me gonfle d’y aller ». Son corps a même légèrement pivoté vers la fenêtre – elle ne lui tourne pas le dos, mais c’est plus une affaire de ceinture de sécurité que de volonté. Il cherche une place sur ce boulevard Maréchal-Leclerc ; il se souvient que la galerie d’exposition est au numéro 34, ça l’avait marqué parce que c’est son département de naissance, l’Hérault. Mais là, après le 36, c’est une école. Une école tout ce qu’il y a de plus fermée à cette heure. Les drapeaux français et européen flottent mollement, alourdis par la pluie, au-dessus de la porte close, qui sert de support à tout un tas d’informations importantes – bourse aux livres organisée par la FCPE, cas de varicelle détecté en classe de 6eF, menu de la semaine 47 –, dont un tiers est obsolète.
— C’est avenue, pas boulevard !
Elle a sursauté.
— Pardon, je me suis trompé. J’ai rentré « boulevard » dans le GPS, mais je me souviens maintenant, c’est au 34, avenue.
Pendant qu’il reprogramme son téléphone, il ajoute :
— Tu savais que le maréchal Leclerc n’était pas maréchal, en fait, il l’est devenu à titre posthume. Il était général. En plus, il ne s’appelait pas Leclerc, mais « de Hautecloque ».
— Et on arrive bientôt, dans ton avenue du général de Hautecloque ?
— Six minutes, il dit.
Alors, ils roulent six minutes. En silence, parce que l’histoire de la libération de Paris ne semble pas non plus susciter son intérêt. Elle a carrément fermé les yeux.
Il trouve à se garer sur la petite place Simone-de-Beauvoir ; tandis qu’ils sortent de la voiture, il tente :
— Tu sais combien il y a de plaques de rues portant des noms féminins à Paris ?
— Pas assez.
La réponse est sans appel, qui confirme qu’elle boude. La réponse est juste, cela dit ; il ne la corrige pas. Ils accélèrent le pas jusqu’à franchir celui de la porte du 34 de l’avenue.
Elle ne comprend pas tout de suite le concept de l’exposition. Elle voit des photos de paysages, et devant chacun pose un duo, père et fils. Elle perçoit bien une sensation de décalage, mais ne met pas encore le doigt dessus vraiment ; il faut que ça fasse son chemin, l’art n’est pas toujours évident. Elle avance comme l’homme sur les photos avance en âge. Le garçon grandit ; sa première impression se renforce. Le duo est en combinaison de ski au pied du funiculaire de Montmartre. Le duo est en costume-cravate entre les mégalithes de Carnac. Le duo est en short-claquettes en haut du mont Blanc. Quelque chose cloche.
Il la rejoint, elle lui sourit. Elle a oublié qu’elle boudait. Pas grave, elle le refera, mieux, un autre jour. Il est accompagné de l’artiste, comme on dit.
— Je te présente Matthieu, l’artiste.
C’est bien lui, c’est dit.
— C’est vous sur les photos ?
— Oui, avec mon père.
À sa gauche, père et fils croquent dans un paris-brest, devant la biscuiterie Lu de Nantes. Elle les voit un peu de biais.
— Mais c’est collé ! Vous avez collé des photos de vous sur des paysages !
Elle s’approche ; ça l’intrigue. Elle revient sur ses pas pour tout réexaminer. Au-delà du comment, le pourquoi l’interroge. L’ensemble père-fils a été détouré, mais c’est parfaitement exécuté, avec une précision chirurgicale. Elle qui n’est pas fichue de couper droit, même quand elle suit un trait, ça l’épate.
Elle reparaît, des questions plein les yeux. Matthieu les entraîne dans une pièce à part dans la galerie, aménagée comme une chambre noire. Elle entre et lui viennent des images de clichés de grande taille – ils sont toujours de grande taille – plongés dans des bacs de révélateur. Et merde, il est resté trop longtemps, on ne voit plus rien, on n’aura jamais la preuve, c’est fichu, je t’avais pourtant dit de faire attention. En plus des images, elle a le son.
— Ce sont les vraies. J’en ai détouré des copies pour coller papa sur des photos que j’ai prises l’année dernière.
Matthieu explique qu’à chaque départ en vacances, son père avait une destination en tête. Il voulait aller à Carnac, mais s’arrêtait à Auray, il voulait aller à la dune du Pilat, mais n’allait pas plus loin qu’Arcachon.
— Jamais il n’a quitté un point A pour se rendre au B, il testait toutes les autres lettres de l’alphabet avant… et on finissait par manquer de temps !
Elle passe en revue les rangées de fils à linge où pendent, tenues par deux pinces, des centaines de photos, format 11 × 15.
— Vous en avez fait, des tours et des détours !
— C’est le cas de le dire ! Et maman nous photographiait partout. Ça me gonflait, mais je suis content d’avoir ces souvenirs aujourd’hui. C’est même ce que j’ai de plus précieux. Quand papa est mort, j’ai pris une année sabbatique pour aller photographier tous les lieux où il avait projet d’aller.
— Et avec ces collages, vous l’y avez emmené.
— C’est l’idée.
— Elle est belle.
Il a lâché ça sans savoir s’il parlait à Matthieu de son idée ou si c’était parce qu’il la voyait sourire, s’intéresser, s’illuminer. Il la désirait très fort, tout à coup.
— En tout cas, merci d’être passés, ça fait plaisir.
Des mots qui disent « Au revoir, vous connaissez la sortie. Vous n’êtes pas tout seuls, il y a d’autres gens avec qui j’aimerais discuter, peut-être de potentiels acheteurs, eux. Mais retrouvons-nous dans un autre cadre, ce serait sympa » sans le formuler franchement.
— On s’organise un petit poker bientôt ?
Par exemple.
Ils quittent la galerie et marchent moins vite sur le trottoir humide, la pluie a cessé.
— Tu veux qu’on passe par chez toi ? Je te dépose ?
— Non, allons directement chez toi.
C’est sûr, elle ne boude plus.
A-S.G