Anne Terral : Ce livre est-il heureux que tu le lises ?

Alors que les signatures reprennent en librairie cet automne, nous sommes allés au Musée de Poche (librairie-galerie avec un espace d’atelier artistique pour les enfants) partager la joie de l’événement avec Anne Terral, romancière et auteure jeunesse dont nous suivons le travail.

Rencontre autour de son dernier album « Ce livre est-il heureux que tu le lises ? », illustré par Amélie Fontaine (Éditions Actes Sud junior) et destiné aux enfants à partir de 3 ans.

L’Inventoire : Cet ouvrage, qui ne comporte que des questions, est très original. Comment est né ce projet ?

Anne Terral : Ce projet s’est développé à partir d’une seule question entêtante, qui m’est venue un matin en contemplant un immeuble tout gris en face de chez moi : « Les murs regrettent-ils de ne jamais marcher ? » À partir de cette question particulière a surgi une idée ludique, celle d’interroger « la vie des choses », dans une vision poétique du monde, à la manière d’un inventaire. J’ai eu alors envie de dénicher d’autres questions de ce type en déployant cette interrogation : si des objets comme un banc ou une chaussette, des éléments naturels comme le vent ou les nuages ou encore des concepts plus abstraits comme l’horizon ou l’ombre exprimaient ce qu’ils ressentaient, qu’est-ce que cela donnerait exactement ? Qu’est-ce qu’ils nous chuchoteraient à l’oreille ?

Comment avez-vous conçu ces questions ? Est-ce que c’est en vous mettant à la place d’un enfant et de ce qu’il voudrait savoir ?

En fait, quand j’écris un texte destiné à des jeunes lecteurs, je ne me mets pas à la place d’un enfant : je me glisse tout simplement dans ma seconde peau – ou plutôt dans ma première ! –, c’est-à-dire dans ma peau d’enfance, toujours si présente dans ma vie dite d’« adulte »…

Or je me souviens très bien que petite, j’avais une vision quasi animiste du monde qui m’entourait (et peut-être l’ai-je toujours…) : les objets, les animaux, les cailloux, les arbres, la lumière, la neige, toutes choses avaient à mes yeux une vie propre, des pensées, des émotions, toute une histoire complexe, et je pouvais tenir de grandes conversations avec un morceau de bois, un papillon ou une pâquerette ! C’était pour moi extrêmement naturel.

Pour élaborer ces questions, je me suis donc mise non seulement à ma place d’enfant, mais également à la place des objets ou éléments naturels faisant partie de notre quotidien (une pomme, un jouet, une flaque d’eau, une feuille d’arbre…) en imaginant ce qu’un enfant pourrait leur prêter en termes de ressentis, d’émotions, de désirs dans telle ou telle situation.

Est-ce l’éditeur qui a choisi avec vous les questions ? Est-ce vous qui avez trouvé ce titre ?

J’ai soumis à l’éditeur ce texte et nous avons travaillé ensemble en éliminant certaines questions jugées trop abstraites ou difficiles, en les classant dans un certain ordre, en prêtant également attention au rythme de leur succession au fil des pages, etc. De même pour le titre : j’ai fait plusieurs suggestions et nous nous sommes mis d’accord sur celui-ci, qui résume bien le propos entier de l’album je pense…

Sablés réalisés à partir des dessins d’Amélie Fontaine pour ce livre

À quelle étape avez-vous travaillé avec l’illustratrice Amélie Fontaine ?

C’est l’éditeur qui m’a montré le travail d’Amélie, et j’ai aimé son univers très personnel, la délicatesse qui se dégage de son trait, le choix de ses couleurs et puis l’esprit de liberté qui règne dans ses dessins. J’ai eu la chance qu’elle aime mon texte ! Amélie a ensuite donné libre cours à sa fantaisie, à son imaginaire, proche du surréalisme. Elle m’a montré les crayonnés, avant la mise en couleur, et j’ai été ravie de découvrir comment elle s’était emparée de ces questions. C’est toujours une belle surprise lorsqu’on découvre de quelle façon telle ou telle phrase a pu résonner chez l’autre.

Vos ouvrages sont très variés : albums de fiction chez Casterman ou Syros, mini-roman avec Suzanne a un truc(Syros), collection pour les tout-petits avec Poussin chez Albin Michel jeunesse, mais aussi livres plus documentaires, comme votre dernier ouvrage consacré à des Héros ordinaires – Six destins hors du commun (illus. de Sébastien Vassant, éditions La Martinière Jeunesse, paru en 2020), ou encore plus historiques tels Cléopâtre, La Préhistoire et Léonard de Vinci (éditions Tallandier jeunesse, 2018-2019). Mais quelle forme de livres préférez-vous écrire pour la jeunesse ?

J’aime beaucoup varier les inspirations et les styles. Ainsi j’ai adoré écrire Héros ordinaires en me penchant sur les vies étonnantes de ces six rêveurs entêtés. Tenter de souligner en peu de mots toute la puissance narrative d’une existence, comme celles de Hiroo Onoda, du facteur Cheval ou du chien Hachiko, a été très stimulant pour moi. Comme s’il s’agissait de leur rendre le plus bel hommage possible. Mais la fiction pure, la construction imaginaire, plus étourdissante certes mais plus angoissante aussi en ce qu’elle offre d’inattendu et d’illimité côté narration, fils à déployer, pistes à suivre ou à ne pas suivre, est une écriture qui rime pour moi, profondément, avec la liberté goûtée dans mon enfance, et j’aimerais m’y adonner plus régulièrement, sans retenue !

Signature au Musée de Poche – 41, rue de la Fontaine au Roi, 75011 Paris

Travaillez-vous sur d’autres livres jeunesse actuellement ?

Oui, j’ai un texte d’album pour les 5-6 ans, auquel je tiens beaucoup, qui verra bientôt le jour chez Actes Sud junior. Une histoire autour de l’émancipation, de l’intuition et de la confiance en soi, si nécessaires pour grandir. Et je travaille en ce moment sur un autre album évoquant la question du deuil. Les histoires sont encore nombreuses dans mes tiroirs, j’ai de quoi m’occuper ! À suivre…

DP

Ce livre est-il heureux que tu le lises ? de Anne Terral et Amélie Fontaine, Editions Actes Sud junior.