Centre, de Philippe Sollers : «La réalité est une passion triste, le désir un réel joyeux»

Sollers, patriarche des lettres et écrivain prolixe se définit lui-même comme « peu nobélisable » dans son dernier livre, Centre (Gallimard, 2018) parce qu’il a choisi la légèreté. Pourtant, d’Un vrai roman (Mémoires, 2007), à Lettres à Dominique Rollin (2017), Centre apparaît comme la somme qui clôt un cycle littéraire partagé entre des romans fortement autobiographiques et des textes sur l’art et la littérature.

Cette fluidité entre l’essai et le « roman vrai » trouve ainsi une forme de convergence dans ce dernier roman qui renferme, à l’image des 9[1] cercles de L’Enfer imaginés par Dante[2], 26 textes courts autour d’un insaisissable centre de gravité.

Ce centre, il le cherche en évoquant les turpitudes de l’époque à travers une écoute du monde, par la psychanalyse.

L’analyse est l’absolu contraire du « être ensemble », seriné par la propagande sociale. « Restons unis », clame la névrose sur fond d’attentats. « Tirez-vous de là, répond le silence. « La vérité vous rendra libre », a dit quelqu’un de grande envergure. « Un peu plus libre », propose modestement la psychanalyse ». Revenez sur votre rêve de la semaine dernière. Non, pas celui-là, celui d’avant.

Philippe Sollers emprunte ainsi à Freud ses fulgurances pour « relire » avec la rapidité qui lui sied « Cinq leçons de psychanalyse », Rimbaud, Lacan, etc. tout en alternant chronique politique et sociale et récits de pratique analytique. Une pratique personnifiée par « Nora », psychanalyste, amante de l’auteur dans le livre, et femme de l’écrivain dans la vie.

Bien que « Centre » soit suivi de la mention « roman » sur la couverture, vous n’y trouverez pas d’intrigue, pas d’incidents déclencheurs et même pas le portrait chinois de son épouse. Telle une figurine de papier, on la sait vivre dans un grand appartement du 7ème arrondissement, être particulièrement bienveillante avec ses patients et maîtriser une dizaine de langues étrangères. On sait également que « Ce personnage est doté d’une troisième oreille qui manque à la plupart des humains. C’est un don de musicalité dans l’interprétation des discours et des rêves ». Juste au passage, une définition de l’amour lui est associée: « Je n’ai jamais eu l’idée de m’allonger pour raconter mon existence, mais elle entend mon enfance, et j’entends la sienne. C’est inné ».

Ce sera tout pour le contexte autobiographique, car peut-être, c’est plutôt dans l’essai qu’il faut rechercher la vérité de Sollers.

Ce que Philippe Sollers trouve en revanche, au bout de ce voyage en forme de cercles concentriques entre littérature et faits de société, est une sorte de temps zéro, d’annulation des contraires et des genres, la fin du patriarcat, l’abolition de l’Histoire dans un présent sans références, amenant les conditions d’une mutation:

« La dette est colossale, le chômage explose, les attentats crépitent, les prisons sont pleines, les lobbys médiatiques sont déchaînés, le climat est détraqué, l’hystérie, et sa voix saccadée, est à son comble, mais l’eau coule toujours sous les ponts, les arbres fleurissent, et comme d’habitude, ma complicité est totale avec les oiseaux. Apocalypse ? Non, mutation et transmutation ».

 « Le cercle s’élargit, le centre s’approfondit, avec, comme conséquence, une commotion intense des dates. La réalité me rattrape, le désir m’emporte. La réalité est une passion triste, le désir un réel joyeux ».

 

Le goût en dira toujours plus long sur quelqu’un que n’importe quelle autobiographie. Amateur de masque, se racontant pour mieux dérober sa vérité aux regards, voilà ainsi comment Philippe Sollers présentait La Guerre du goût en 1996 « Ce travail […] ne vise à aucune respectabilité institutionnelle. Il n’est pas un « recueil » de textes déjà publiés mais un véritable inédit puisqu’il a toujours été calculé pour avoir, trait par trait, sa signification comme ensemble. Il n’appartient à aucun parti ; ne prêche aucune issue collective ; n’incarne ni le Juste ni le Bien ; ignore la corruption ; ne défend qu’une immense minorité menacée, celle des créateurs de tous les temps. Il est habitué depuis longtemps, ce travail, à être traité comme secondaire ou superflu par les pouvoirs économiques et politiques, par le réflexe paternaliste ou la dérision populiste. […] Le préjugé veut sans cesse trouver un homme derrière un auteur : dans mon cas, il faudra s’habituer au contraire. »

« Centre » est un voyage au pays de Sollers, dont le centre est partout et la circonférence dans ses livres.

D. Pétrès

[1] Neuf zones circulaires concentriques et superposées

[2] La Divine Comédie par Dante Alighieri

[3] Un vrai roman (Philippe Sollers)

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