Correspondance de Virginia Woolf et Vita Sackville-West : « Le style est une question de rythme »

La correspondance entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf retrace dix-huit ans d’une amitié définitive. Du charme des débuts à la passion naissante; de l’amitié tourmentée à la confiance retrouvée ; elle retrace les rencontres, les livres, les voyages, les migraines, mais surtout, inscrit le lien indéfectible qui les unit.

Ce lien est pour Vita celui d’une admiration inconditionnelle pour le génie de Virginia, et pour Virginia, le bonheur d’avoir rencontré la femme qui dissipe toute mélancolie quand elle est auprès d’elle. En découvrant en Vita une femme libre, courageuse, robuste, aristocrate, conquérante, et maternelle, se tisse au fil des lettres une passion nourrie d’affection mutuelle. Virginia goûte le plaisir de converser avec Vita, épistolière hors pair, qu’elle appelle « la petite mule Vita », têtue, et qu’elle devine indomptable dès le début de leur relation.

Souvent Virginia se plaint de « ses lettres muettes » (car elles lui parlent de ses voyages mais pas de ses sentiments); mais parfois aussi les lettres se croisent, et c’est le cas lorsque Vita vient de lui écrire à propos du roman qu’elle est en train d’écrire en Savoie et qui répond ainsi au grief des lettres muettes :

« Peut-être n’est-ce pas là ce que tu appellerais une lettre intime ? mais je ne suis pas d’accord. Le livre qu’on est en train d’écrire est assurément partie intégrante, et de la manière la plus intime, de ce qui constitue votre être, une partie de soi en tout cas vis-à-vis de laquelle on observe le plus grand secret. Qu’est-ce que l’amour ou le sexe, comparé à l’intensité de la vie que l’on mène dans le livre qu’on crée ? une bagatelle ; quelque chose à crier sur les toits.

C’est pourquoi, si je t’écris pour te parler de mon livre, je t’écris en fait sur le mode très intime, bien qu’il se puisse que ce ne soit pas très passionnément CQFD ? Mais tu préfèrerais sans doute que je te dise que Potto et Virginia m’ont manqué, ces créatures soyeuses (..), donc, je m’incline ».

Pourtant, Virginia encourage souvent Vita dans l’écriture, elle publie à la Hogarth Press avec son mari Leonard la quasi-totalité de ses écrits, et lui confie ce qu’elle ressent au moment de l’écriture d’un nouveau roman. Ainsi, dans cette lettre du 8 sep. 1928 écrite de Monks House (sa maison de campagne) :

« À présent, tu vois, quand je m’installe à ma table de travail pour écrire un article, au bout approximativement d’une heure le sujet aura été pris dans les filets des mots. Mais, comme je le dis toujours,

un roman, pour être bon, doit apparaître, avant qu’on ne commence à l’écrire, comme quelque chose, précisément, qu’on ne peut pas écrire : quelque chose qu’on peut seulement voir ;

de telle sorte que pendant neuf mois on vit dans le désespoir et c’est seulement quand on a oublié ce qu’on voulait dire que le livre devient tolérable. Je te le dis, tous mes romans étaient de premier ordre avant d’être écrits ».

On découvre au détour de cette correspondance à quel point Virginia, souvent conseillère (elle était de dix ans son aînée), attend de Vita une forme d’intimité joyeuse, rappel d’une enfance qui s’est arrêtée trop tôt.

Dans son journal, Virginia Woolf note : « Je me sens comme une boule qui flotte sur l’eau d’une fontaine ». Elle lui écrit « Il m’est arrivé de voir une petite boule bondissant et rebondissant sur le jet d’eau d’une fontaine : la fontaine c’est toi ; la boule moi. Tu es la seule personne à me donner ce genre de sensation ». De Bagdad en 1926, Vita écrit : « Il est bon d’éprouver pour quelqu’un un sentiment aussi aigu et aussi persistant. C’est un signe de vitalité (sans jeu de mot) ».

La légèreté et l’amour physique brièvement partagés demeurent intacts au fil des années. Même si Virginia est souvent jalouse des nombreuses conquêtes de Vita, elle sait effacer ses reproches pour conserver l’intérêt de la séductrice Vita ; sa lucidité lui ayant fait comprendre dès le départ qu’une reddition totale aurait condamné leur relation à une aventure sans lendemain.

Comme pour canaliser ses sentiments ou poursuivre une conversation toujours entrecoupée de départs (Vita suivant son mari au gré de ses affectations consulaires en Perse ou ailleurs), elle se sauve dans l’écriture d’Orlando.

Et c’est dans un état de grand bonheur, avec plus de facilité et de liberté qu’elle n’en avait jamais ressenti auparavant qu’elle écrira cette biographie imaginaire basée sur la vie de Vita Sackville-West à Knole, le château de ses ancêtres.

Pour cet amour-là il fallait au moins une statue, manière de circonscrire l’étendue d’une passion à la fois si présente et si volatile ; et cette statue sera celle d’Orlando: l’histoire d’un jeune aristocrate androgyne et réfractaire au mariage qui se réveille un jour en femme. Le fils de Vita, Nigel Nicolson (exécuteur littéraire des deux femmes) dira plus tard : « C’est la plus longue lettre d’amour de l’histoire ».

Après la parution du roman, leur relation sera plus apaisée du côté de Virginia (et sans doute moins, du côté de Vita).

Il faut lire l’ensemble de ces lettres, pour se rendre compte à quel point le féminisme était en ce début du siècle pour Vita Sackville-West et son mari Harold Nicolson une façon de vivre, et la suprématie de l’écriture sur tout autre chose, une évidence. Ainsi l’entièreté de ces lettres constitue-t-elle une forme de journal à la modernité non démentie.

Témoin, une halte dans le sud de la France ou des observations échappées de sa tournée de signature en Amérique, où s’exprime son génie de la description et de la formule. 18 mars 1933 :

« Los Angeles, c’est l’enfer. Prends Peacehave, multiplie-le par 400 miles carrés, verse-le sur la Côte d’Azur française, arrose le tout avec l’Exposition florale de Chelsea en y ajoutant quelques édifices dans le style trompe-l’œil espagnol, et tu auras une idée de la Riviera de Los Angeles.

Les américains ont un génie inégalable pour rendre tout hideux. C’est de la pure fantaisie, – on ne sait jamais sur quoi on va tomber au détour du chemin, une moitié de transatlantique, ou bien Trafalgar Square, ou la façade du grand Hôtel ou encore une rue de Stratford-on-Avon où déambulent des houris malaises (…). Nous nous rendons d’ici en Arizona, puis au Nouveau-Mexique, puis de là à New-York, et enfin à bord du bienheureux Bremen (le transatlantique) qui nous ramènera à la maison. Bossus de toutes parts mais enrichis – pas seulement en dollars. Seigneur, comme je meurs d’envie de te revoir ».

Vita dont la devise était « Je préférerais échouer glorieusement que réussir misérablement » (Les Edouardiens) a composé une œuvre riche et abondante. Quatre ans après la mort de Virginia Woolf, elle composa avec son mari une anthologie de poèmes « Un autre monde que celui-ci ».  Mitchell A. Leaka relève dans la préface à cette correspondance que dans ce volume se trouve un poème de Virginia Woolf extrait d’Orlando :

« Qu’est-ce que la vie, demandons-nous ;
La vie, La vie, La vie ! crie l’oiseau
Comme s’il avait entendu… »

La vie, c’est-à-dire Vita, en latin.

Danièle Pétrès

Virginia West-Vita Sackville-West. Correspondance 1923-1941. Publié par William Morrow and Co. en 1985, traduit chez Stock en 1985. Réédition au Livre de Poche en Juin 2019.

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