Prolongé jusqu’au 22 octobre : Arlette Mondon-Neycensas vous propose d’écrire à partir de l’ouvrage de Manuel Vilas intitulé Ordesa (Éditions du Sous-Sol, 2019). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 22 octobre à l’adresse: atelierouvert@inventoire.com
Extraits 

J’essaie de songer aux moments heureux de la vie de Cécilia. Peut-être le jour de la naissance de ses enfants. Comment était-elle plus jeune ? Si tu croisais tes grands- parents dans une gare ferroviaire ou routière, ou un aéroport, tu ne les reconnaîtrais pas. Avec tes morts, aucune vérification n’est possible, car nos morts sont des êtres anonymes, sans iconographie ni renommée. Si tes morts se relevaient de leur tombe, ils seraient pour toi des inconnus. Seuls les défunts célèbres, du genre Elvis Presley, Adolf Hitler, Marilyn Monroe, Che Guevara, seraient identifiés s’ils ressuscitaient.

Je ne reconnaitrais pas mes grands-parents s’ils revenaient à la vie parce que je ne les ai jamais vus de leur vivant, que je n’ai même pas une pauvre photo et qu’on ne m’a pas parlé d’eux. Je les cherche à présent parmi les morts et ma main est pleine de cendres …  Et oubli.

Ces liens de parenté n’existent pas

La famille n’existe pas.

Il n’y a rien de ce côté là, il est vain de dire « mes grands-pères ». J’ignore qui ils étaient, la vie qu’ils ont menée, s’ils étaient petits ou grands, bruns ou blonds, je ne sais rien d’eux. Pas même leurs prénoms. Je ne sais pas qui était mon grand-père paternel. J’en sais encore moins sur mon grand père maternel. Je ne connais pas la date de sa mort, qu’on ne me révèlera jamais car je ne peux plus la poser à personne.

Oh ! fantomatique Cécilia, ce n’est pas que tes enfants ne t’aient pas aimée, mais tu es un souvenir irritable ou gênant.

Nul ne te mentionnait dans les conversations. Je ne sais rien de toi  car on ne m’a rien raconté. Tu as été oubliée misérablement. Tu as sans doute été vivante et il t’est arrivé des tas de choses. Quand il était question de toi, en de très rares occasions au cours d’une discussion, tu apparaissais comme une ombre lointaine…

Proposition  d’écriture

Le narrateur a une proximité intime avec les morts ; d’abord avec celle de ses parents dont, il reste, à cinquante ans, l’inconsolable orphelin. Tous ceux qu’il a croisés, connus, plus ou moins aimés, sont présents dans les ténèbres de son existence.  Il n’a de cesse de creuser l’oubli pour retrouver des bribes de souvenirs et les offrir à ces chers disparus.

Je vous invite à imaginer un personnage dont vous ignorez à peu près tout. Il peut être un ancêtre, un ami perdu de vue, un grand-oncle parti dans de lointaines contrées et n’est jamais revenu… Un personnage dont on ne parle pas, dont on ne parle plus. Seule son ombre rappelle son existence.

Il ne s’agit pas ici de raconter son histoire, mais d’aller à la cueillette de mots, de souvenirs, de traces, qui le représentent. Cherchez le détail qui en a fait un être singulier. Donnez une consistance à cette ombre, à partir d’un geste, d’une expression qui était la sienne, de bribes d’évènements. Retrouvez le souvenir « irritable ou gênant» de celui dont on ne parle plus. Mettez en lumière l’ombre de ce personnage dont le silence a dérobé la vie.

Et envoyez-nous le résultat : un feuillet au maximum, bien sûr, soit 1 500 « signes » ou « caractères espaces compris ».

Lecture 

Manuel Vilas est né en 1962 en Espagne. Après avoir été enseignant, il écrit pour différents journaux, tout en commençant une carrière d’écrivain en publiant tout d’abord de la poésie, puis des romans. Ordesa est son deuxième livre traduit en français. Sa sortie a été très remarquée en Espagne et il a reçu en France le prix Femina du meilleur livre étranger en 2019. Il vit maintenant aux Etats-Unis, où il enseigne l’écriture créative.

À cinquante ans, le narrateur est un orphelin inconsolable. Ce livre autobiographique raconte une vie en cent-cinquante-sept vignettes écrites comme sur le fond jaune de la couleur de l’Espagne :

« Je pensais que mon état d’âme était dû à une vague réminiscence d’un fait survenu dans le nord de l’Espagne, un endroit très montagneux appelé Ordesa, un souvenir jaune, la couleur jaune envahissait le nom d’Ordesa, et derrière Ordesa se dessinait la silhouette de mon père au cours d’un été, en 1979.

Un état mental qui est un lieu : Ordesa. Et aussi une couleur : le jaune.

Tout est devenu jaune. Que les objets et les êtres virent au jaune signifient qu’ils ont atteint l’inconsistance, ou le ressentiment. »

Le ressentiment peut être celui de la mort de Cécilia la grand-mère, de Reme la vieille tante, ou encore d’un vieux professeur, tous disparus. Et surtout celui de ses parents que rien ne vient apaiser.

L’écriture poétique de Manuel Vilas part à la recherche du temps du bonheur de l’enfance. La quête est douloureuse car « vivre c’est voir mourir – vivre c’est savoir dire adieu » nous dit-il, mais plus que la disparition de ceux qu’il aim, c’est le mystère de la vie qu’il veut attraper. En regardant une photo de son père, bien avant son mariage et sa propre naissance, Manuel Vilas y entrevoit une sorte de liberté, ainsi qu’une autre façon d’explorer le mystère d’être l’enfant de quelqu’un.

Pour lui les êtres humains sont là parce que quelqu’un les a amenés sur terre. « Se demander pourquoi on est là c’est le demander à nos mères et nos pères… Si je demande à mon père ou à ma mère – pourquoi ? – la réponse c’est – l’amour –  et cette réponse est merveilleuse », nous dit-il.

Ce qui est touchant, dans ce roman infiniment mélancolique, c’est de trouver de telles pépites de bonheur : dans le quotidien d’une famille de la classe moyenne, avec pour toile de fond l’Espagne franquiste ; alors que son père courait la campagne espagnole en SEAT, pour vendre des tissus destinés à faire des costumes. Sa mère « avait une manière élégante de fumer, et se différenciait en outre des femmes âgées de son époque parce qu’elle fumait. Je me rappelle que ma jeunesse a été placée sous le signe de marques de cigarettes qui me semblaient exubérantes et mystérieuses ».

« Mon père ne m’a jamais dit qu’il m’aimait, ma mère non plus. Je vois de la beauté dans cette réalité. Je l’ai toujours vue dans la mesure ou il m’a fallu inventer l’amour de mes parents pour moi. »

Ils ne l’ont peut-être pas aimé, et dans ce cas le livre nous proposerait la fiction d’un homme meurtri.

A.M-N

Arlette Mondon-Neycensas conduit des ateliers d’écriture pour ALEPH-ÉCRITURE à Bordeaux.

Elle propose des ateliers ouverts, ponctuels, à France Langue et à la librairie La Machine à lire, ainsi que des ateliers à distance.

Elle propose également un stage par e-mail consacré à la « nouvelle-flash » du 19 octobre 2020 au 4 décembre 2021.

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