Ecrire à partir de « Continuer » de Laurent Mauvignier

Cette semaine, Sylvette Labat vous propose d’écrire à partir du roman de Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit, 2016).  Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 21 janvier à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com

« La veille, Samuel et Sibylle se sont endormis avec les images des chevaux disparaissant sous les ombrelles sauvages et dans les masses de fleurs d’alpage ; les parois des glaciers, des montagnes, les nuages cotonneux, la fatigue dans tout le corps et la nuit sous les étoiles, sur le sommet d’une colline formant un replat idéal pour les deux tentes. »

Extrait

« Et puis au réveil, lorsque Sibylle sort de sa tente, une poignée d’hommes se tient debout et la regarde.

Il lui faut trois secondes pour les compter, ils sont huit, et une seconde de plus pour constater que les deux chevaux sont encore à quelques mètres, là où on les avait laissés hier soir. Samuel se lève à son tour, il ne comprend pas tout de suite. Il regarde sa mère et, à l’agressivité qu’il reconnaît dans la voix des Kirghizes quand ils se mettent à parler, à questionner en russe, et surtout parce qu’à sa façon de répondre il voit que sa mère a peur, il se dit que la journée commence mal. […]

Mais Sibylle ne répond plus. Elle murmure à Samuel qu’il faut continuer à descendre, sa voix est si basse maintenant qu’elle chuchote comme si elle craignait que l’un des hommes parle français, ce qui est absurde, bien sûr, elle le sait, peu importe, c’est plus fort qu’elle.

On lui avait bien dit que c’était une connerie de partir avec son fils comme ça à l’aventure, seulement tous les deux. Mais elle avait tenu bon, elle avait répondu, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous voulez que je ne fasse rien et que je laisse Samuel plonger et lâcher prise complètement ? Non, ça, c’est hors de question, je ne le laisserai pas tomber. »

Proposition d’écriture

L’histoire peut se résumer de la façon suivante. Sibylle, à qui la jeunesse promettait un avenir brillant, a vu sa vie se défaire sous ses yeux. Comment en est-elle arrivée là ? Comment a-t-elle pu laisser passer sa vie sans elle ? Si elle pense avoir tout raté jusqu’à aujourd’hui, elle est décidée à empêcher son fils, Samuel, de sombrer sans rien tenter.
Elle a ce projet fou de partir plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, afin de sauver ce fils qu’elle perd chaque jour davantage, et pour retrouver, peut-être, le fil de sa propre histoire.

Premier temps

Le roman comporte de nombreuses phrases longues, très longues, dont le rythme varie afin d’épouser au mieux ce qu’elle décrit, raconte, suggère. En voici une qui est particulièrement intéressante :

« Et alors simplement parce que le jour décline, que le soleil est moins brûlant, les faces rocheuses se piquant d’ombres déjà moins fortes et de coupures moins abruptes, dessinant des lignes, des nuances, des reflets mauves et jaunâtres de fin de jour, le crépuscule allant baigner d’un flou grisé l’horizon et les montagnes, le ciel et les plaines en contrebas, alors on se lance à corps perdu, le corps penché sur le cou du cheval, le nez et la bouche en prise avec la crinière et les mains refermées sur les touffes de crin, les jambes plaquées contre les flancs qui s’agitent et les muscles qui roulent et les chevaux comprennent et s’élancent en fendant le vent – le frappant comme s’il était un champ de maïs trop haut qui en retour fouette le visage -, la sueur coulant dans le dos et glissant dans les cheveux, sur le front, aveuglant les yeux, ruisselant sur la poitrine, la sueur et la fatigue, l’humus de l’odeur humaine, salée, âcre, qui se mêle à celle des chevaux, la crinière et la poussière qui dégagent cette odeur et cette chaleur de l’animal et les vibrations de son corps, sa vitesse, sa fougue et sa force qui résonnent dans les bruits des sabots et des fers – claquement, martèlement, roulement sec frappé, rythmé, toujours avec le même son syncopé plus ou moins rapide, plus ou moins fort, jamais défaillant, d’une exactitude multipliée par chaque cheval lorsqu’il s’élance comme l’écho de l’autre, avec la même précipitation, les chevaux libérant toute leur énergie et cette puissance prête à jaillir alors qu’on la croit à sa limite – mais non, après une journée où ils avaient grimpé, trotté, où ils s’étaient arrêtés des heures à ne rien faire qu’à brûler au soleil, à brouter quand l’herbe était grasse, ça repart, un coup de talon, un geste électrisant tout le corps, les chevaux partageant l’excitation aussi entre eux, le défi devient le leur, ça dure ce que ça dure, c’est court, quelques centaines de mètres avant de retomber, de s’essouffler, de se calmer, humains et chevaux, de se dire que c’est fini, ça finit, on finit par s’arrêter, oui – et même ça est difficile : souffler, retrouver son rythme, sa respiration (p.92-93). »

La phrase décrit, fouille, s’accorde au rythme de ce qu’elle raconte, se fait mouvement, musique. C’est une course à cheval. Dans le livre, les deux chevaux deviennent des personnages à part entière de l’histoire.

Je vous propose de commencer par recenser des trajets que vous avez effectués : à pied, à vélo, en voiture, en train, en bateau… Choisissez ensuite un mode de transport et un trajet : court ou long, mais en le précisant (comme, par exemple, la traversée à pied d’une forêt).

Deuxième temps

Voici la phrase qui précède l’extrait (la phrase) que vous venez de lire :

« Ils ont pris la belle habitude, le soir, selon l’endroit où ils se trouvent, s’il n’y a pas trop d’obstacles, si les chevaux ne sont pas trop épuisés, si le paysage s’ouvre devant eux et déroule un long tapis de terre ou d’herbe, même sèche et pauvre, caillouteuse, mais avec au-devant un replat suffisamment long pour que tout à coup ils défassent la selle, laissent tomber les sacs, tout ce qui les entrave, sans rien se dire, se provoquant, se toisant et n’attendant qu’un signal, un cri, un sifflement, oui, presque tous les soirs, alors qu’ils vont bientôt s’arrêter pour bivouaquer, ils ont pris l’habitude de s’élancer et de faire la course sur quelques centaines de mètres aller et retour, à fond de cale, chevauchant à cru, profitant de l’effet de surprise, le temps de lancer un coup d’œil en arrière et de voir comment l’autre réagit, s’il bondit sur son cheval et s’élance à son tour ou s’il prend un temps trop long, s’il refuse de partir, de jouer le jeu, s’il est trop épuisé ou si seulement il n’en a pas envie, ce qui n’est encore jamais arrivé, non, pas une seule fois, que ce soit Sibylle qui provoque le jeu ou Samuel qui le relance, aucun des deux, mère ou fils, ni aucun des chevaux n’a jamais renâclé et à chaque fois on jette un regard en arrière pour voir si l’autre suit, s’il relève le défi, s’il est capable ou s’il n’a pas envie de risquer ses dernières forces de la journée dans un pari inutile qui les amuse parce c’est un jeu qui finit de briser les corps, de détendre l’esprit, de rompre toutes les digues de la fatigue » (p.91-92).

La première phrase donne à voir le paysage, le décor ; la seconde le trajet, les actions. Elle s’accélère jusqu’à l’étourdissement, pour rendre compte de la course galopante des chevaux.

Je vous propose maintenant d’écrire un texte qui comprendra (et comprendra seulement) deux phrases longues : ces deux phrases seront surtout ponctuées par des virgules ou des tirets, à la façon de Mauvignier, mais recourront aussi à tous les mots de liaison ou de coordination, ou aux subordonnées que chacun a en réserve, pour allonger sa prose.

Vous tenterez de nous faire voir le le paysage et de donner un rythme à votre texte, calqué sur la progression du personnage, soit en accélérant comme chez Mauvignier soit en ralentissant.

Lecture

• L’auteur et son œuvre

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967, dans une famille ouvrière. Diplômé de  l’écoledes Beaux-Arts, il publie à 32 ans son premier roman, Loin d’eux, aux éditions de Minuit qui resteront sa principale maison d’édition. Depuis, il a publié plusieurs romans qui ont reçu de nombreux prix, ainsi que des textes pour le théâtre. Il écrit également pour la télévision et le cinéma. Il s’est établi à Toulouse.

Son univers est constitué d’êtres en prise avec le réel, qui tentent de vivre leurs rêves malgré l’impossibilité que leur oppose la vie, et qui essaient de surmonter leurs traumatismes (qu’ils soient personnels – un suicide, une disparition – ou collectifs – le drame du Heysel, la guerre d’Algérie).

Ses principaux romans sont Loin d’eux (1999) ;  Apprendre à finir (2000) ; Ceux d’à côté et Plus sale (2002) ;  Seuls (2004) ; Dans la foule (2006 — autour du drame du Heysel en Belgique, en 1985) ; Des hommes (2009 — souvenirs de la guerre d’Algérie) ; Un jour dans la vie (2010) ; Ce que j’appelle oubli (2011) ;  Autour du monde (2014 —  autour de l’accident nucléaire de Fukushima) ; Continuer (2016  — voyage à cheval au Kirghizistan). Ses textes de théâtre comptent Tout mon amour (2012 —créée par le collectif Les Possédés au théâtre Garonne à Toulouse la même année) ; Retour à Berratham (2015, pièce écrite pour le chorégraphe Angelin Preljocaj et créée au Festival d’Avignon la même année) ; et Une légère blessure (2016). Il a également publié des récits autour de photographies de Jean-Pierre Favreau : Passagers (Milan, 2013).

• Le roman

Laurent mauvignier nous offre dans cet ouvrage des aventures époustouflantes, qui se déroulent dans les montagnes du Kirghizistan, une ex-république d’URSS. Il s’agit à la fois d’une chronique sociale et d’un drame psychologique. Sibylle, la mère, a étouffé son rêve de devenir romancière et chirurgienne, en même temps qu’elle a perdu ses illusions de gauche et son idéal amoureux. Et voilà que son fils Samuel, en pleine adolescence, se la joue skinhead, commet de grosses bêtises avec un groupe de copains et, enfermé sous son casque audio, ne communique plus.

Au fil de leur chevauchée semée de risques, de rencontres, de non-dits et d’émotions, chacun des protagonistes se transforme, se répare, s’émancipe. Mauvignier ménage un effet de suspens, on comprend au fur et à mesure l’histoire des personnages. Il alterne de longs plans-séquences très réussis et des allers et retours passé-présent.

L’écriture est magnifique. De très longues phrases portent les descriptions, se font mouvement, course, évitement. Elles traversent les rivières, épousent le souffle et les états d’âme des personnages. L’auteur brosse un double portrait de la mère et de son fils, alternant subtilement leurs points de vue dans des monologues intérieurs, leurs voix se croisent, résonnent, se superposent ou se mettent en conflit. C’est une ode à l’amour maternel, et de façon sous-jacente, à l’amour tout court.

Les mots sont simples, les sentiments complexes et troublants. L’identification se fait d’autant plus facilement que la majorité des verbes est portée par le pronom « on », ambigu et impersonnel, qui évoque un possible « nous » incluant le lecteur.

Inspiré par la lecture d’un article du Monde en août 2014 (devenu livre également, sous le titre « Dans les pas du fils »), l’auteur a été attiré par « l’histoire de ce père qui décide qu’on peut ne pas subir, qu’on peut agir sur sa vie, sur celle de ceux qu’on aime (…) l’idée de pourquoi on fait les choses ou pas, pourquoi on continue ou pas ». Dans son roman, c’est un duo mère-fils qu’il choisit afin de «casser la connotation virile » trop cliché de l’épopée.

Laurent Mauvignier prolonge la réflexion sur ce thème récurrent de ses romans : comment recoller des destins brisés, comment sortir du conflit, comment faire la paix, comment continuer ?

Et c’est palpitant, sensible et fort, juste et émouvant.

S.L.

Sylvette Labat propose pour Aleph-Écriture des ateliers d’écriture à Toulouse : ateliers ponctuels à partir de parutions récentes, modules de la Formation générale à l’écriture littéraire, stages. Sa prochaine intervention a lieu du 19 janvier au 23 mars 2019, sur 3 journées « Récit polyphonique ». Le 25 janvier elle proposera un nouvel atelier ouvert à la médiathèque Les Granges.

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