Écrire à partir de « La Succession » de Jean-Paul Dubois

Cette semaine, Sylvette Labat vous propose d’écrire à partir de La Succession de Jean-Paul Dubois (L’Olivier, 2016). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1 500 signes maxi) jusqu’au 2 juin à l’adresse atelierouvert@inventoire.com

 

Extrait

« Ce furent des années merveilleuses. Quatre années prodigieuses durant lesquelles je fus soumis à un apprentissage fulgurant et à une pratique intense du bonheur. Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Sur ce dernier point je sais parfaitement ce dont je parle.

De la mi-novembre 1983 au 20 décembre 1987, je fus donc un homme profondément heureux, comblé en toutes choses et vivant modestement des revenus que me procurait la pratique du seul métier que j’aie jamais rêvé d’exercer depuis mon enfance : pelotari.

En Floride, et surtout au Jaï-alaï de Miami, j’ai fait partie de ce petit cercle de professionnels de la pelote basque rétribués à l’année pour danser sur les murs, jouer du grand gant, fendre l’air avec une cesta punta et propulser des balles de buis cousues de peau de chèvre à 300 km/h sur le plus grand fronton du monde (…) »

Proposition d’écriture

Le roman de Jean-Paul Dubois s’ouvre sur l’évocation de la période la plus heureuse de la vie du héros Paul Katrakilis : quatre années merveilleuses, précisément datées et situées géographiquement en Floride. Il nous donne à voir des moments de bonheur quotidien, la passion de Paul pour la pelote basque, son plaisir de naviguer, la rencontre de son ami Joey Epifanio, le sauvetage du chien Watson qui l’accompagnera plusieurs années.

Je vous propose, dans un premier temps, de partir à la recherche de jours de bonheur de votre existence, de dresser un inventaire, une liste d’images qui vous reviennent d’une période heureuse. À l’époque, que viviez vous ? Dans quels lieux ? Avec qui ? Quels états vous traversaient ? Retrouvez les sensations qui étaient les vôtres. Utilisez votre savoir actuel pour préciser ce que vous ignoriez alors. Choisissez une de ces images-souvenirs et écrivez-la sous forme d’une scène ou d’un bref récit.

Revenons maintenant à La Succession.

Dès le deuxième chapitre, le narrateur nous annonce l’événement qui va bouleverser sa vie :

« Je n’avais pas ouvert ma boîte aux lettres depuis deux ou trois jours. Il n’y avait pas beaucoup de courrier. Trois lettres dont une postée de France. Sur l’enveloppe je reconnus aussitôt la graphie de mon père. À l’intérieur, deux photos. Sur la première, son cabriolet Triumph Vitesse MK2 de 1969 vu de côté. Sur la seconde, un cliché très net en plan rapproché de son compteur kilométrique, qui indiquait en fait des miles, et où l’on lisait « 77777 ».

Rien d’autre. Pas le moindre mot.

Le dernier message de mon père remontait au tout début de mon installation ici, à Miami, en 1983. Point de Triumph cette fois-là, ni de facétie d’odomètre, mais seulement quelques mots : « Un jour, tu finiras par prendre ma succession. » (p.22)

Repensez maintenant à la période de bonheur que vous avez évoquée par écrit. Retrouvez l’incident, l’événement qui a changé le cours des choses. Il ne s’agira pas forcément d’un drame, d’une mort ou d’une autre catastrophe. Il suffit parfois d’un grain de sable pour que s’enraye la machine.

Vous écrirez juste quelques phrases pour signifier ce moment de bascule, sans entrer dans le récit complet de l’événement en question.

Vous aurez peut-être remarqué l’emploi que fait Jean-Paul Dubois des temps, assez conventionnel mais efficace. Imparfait, plus-que-parfait et passé simple pour tout ce qui est des souvenirs, opposés au présent de narration et au passé composé dans l’avancée du récit. Peut-être pouvez-vous essayer d’utiliser ces temps pour voir ce que cela apporte à votre texte.

Lecture

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse, où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l’Olivier, 2004).

Des « Paul », il nous en a déjà présenté une ribambelle. Des types attachants, incarnés au possible. Des hommes ballottés par l’existence, avec qui l’on partage un bout de route et que l’on n’oublie pas ensuite. Les aficionados ne seront donc pas surpris d’apprendre que le héros s’appelle Paul. Paul, né à Toulouse comme Jean-Paul, Paul la moitié de Jean-Paul, son double littéraire en somme, porte cette fois-ci le patronyme de Katrakilis.

Paul Katrakilis, le narrateur du roman, vient d’une drôle de famille dans laquelle on est médecin de père en fils : le grand-père, Spyridon, vénère une tranche de cerveau qui aurait appartenu à Staline ; le père, Adrian, a pour habitude de recevoir ses patients en short. Quant à sa mère, Anna Gallieni, elle semble plus être l’épouse de son frère, Jules, qui vit avec eux, que de son propre mari.

Une étrange malédiction semble s’être abattue sur la famille, dont les membres se suicident chacun leur tour.

Le roman s’ouvre alors que Paul exerce depuis quatre ans comme pelotari. Les encouragements du public, les paris, les balles qu’il faut renvoyer, tout cela le grise, et il pense avoir tiré un trait sur son tumultueux passé familial.

Mais la mort de son père l’oblige à retourner à Toulouse, dans la maison où il a grandi : « Quand je repense à notre vie de l’époque je ne vois qu’un barnum pathogène. Des volailles sans tête courant dans tous les sens dans une maison bien trop grande pour elles. »

Paul tente d’échapper à l’emprise sournoise et macabre de ses fantômes délétères. il fait la navette entre Toulouse, où le réclament les formalités, les patients de son père et deux carnets de moleskine dans lesquels son père tenait une étrange comptabilité, et Miami, où l’attendent ses copains, la pelote basque et un grand amour pour une belle Norvégienne plus âgée que lui de vingt-six ans.

Je ne dévoile rien de plus de l’intrigue de La Succession. Il s’agit d’un roman sur la transmission, la fin de vie et le déterminisme familial. Je veux juste prévenir le lecteur qu’il n’est pas au bout de ses surprises : il doit se préparer à vibrer intensément en accompagnant Paul Katrakilis tout au long de sa quête existentielle.

Étonnant d’un bout à l’autre, La Succession frappe par la mélancolie de sa musique, par sa manière si subtile de s’approcher au plus près de la solitude intérieure d’un homme ayant toutes les peines du monde à se débarrasser des poids qui l’encombrent.

Le roman alterne différents temps, racontant la vie actuelle de Paul en entrecoupant le récit de souvenirs, depuis les anecdotes familiales jusqu’à la naissance de sa passion pour la pelote, en passant par les suicides, qui constituent autant de mises en scène différentes.

Aux côtés de personnages plus insolites et attachants les uns que les autres (et d’un chien, cela va de soi), Paul s’évertue, bien maladroitement, à être heureux.

Jean-Paul Dubois nous livre un roman drôle, baroque, où l’humour côtoie la tristesse sur fond de nostalgie. La succession est lourde à porter. À une satire cruelle de notre monde d’aujourd’hui, Dubois ajoute une réflexion sur la famille et l’implacable poids de l’atavisme. On a beau s’éloigner à des milliers de kilomètres, on n’échappe pas comme ça à son destin.

Je vous recommande ce livre étonnant, si drôle et si triste à la fois. On en sort ému, secoué, avec le coin des yeux humides et le cœur un peu chaviré.

S.L.

Sylvie Labat, professeur des écoles, a publié un recueil de nouvelles en 2016. Elle animera un atelier d’écriture de nouvelles à Toulouse, de 3 jours du samedi 30 juin 2018 au lundi 2 juillet 2018.

Retrouvez toutes ses prochaines formations Aleph-Écriture ici.

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