Écrire à partir de « Rose pourquoi » de Jean-Paul Civeyrac

Cette semaine, Solange de Fréminville vous propose d’écrire à partir de « Rose pourquoi » de Jean-Paul Civeyrac (Éditions P.O.L / Trafic 2017).

Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 30 avril atelierouvert@inventoire.com.La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent – caractères 12, en indiquant en haut votre nom. Nous n’acceptons pas de fichier PDF.

L’Extrait

Il y avait là un halo isolant ces deux êtres, une sorte de bruissement entre eux, une émouvante vibration de l’air, beaucoup d’amour par courants électriques, et surtout quelque chose, qui, dans l’immédiat de la circonstance, s’était mis à arrêter le temps, à fissurer le glacis des apparences, à s’insinuer très loin en moi sans que j’y prenne garde, m’emplissant d’une sorte de joie étrange, et qui aussi, selon de mystérieux effets à infusion lente, laissera affleurer plus tard et de manière intermittente, à la lisière de la conscience, l’écho presque imperceptible d’un éclair – comment le nommer exactement ?- d’origine inconnue. Et puis, donc, l’inouï se produit – d’abord dans la vibration inédite d’un commencement -, et c’est un simple regard. Qui arrête tout. (…). Quelque chose qui vient de très loin en elle, et qui émerge là sans qu’elle le maîtrise – ce qu’elle ne veut ni ne peut. (…) Ce que la caméra de Bordage enregistre là, c’est précisément l’enchantement d’un commencement, d’une rencontre, l’éclosion de l’amour sous la forme d’une extase. (…).

Il n’y a pas vraiment de mot pour décrire cette particulière alchimie et tient tout autant au charisme particulier de l’actrice, à son rapport avec son partenaire, à l’attention de Borzage, au choix des cadrages, de la lumière puis de la prise, et aussi à ce que raconte la scène, au rythme de plans, aux paroles prononcées, au grain de voix, aux silences, aux regards, à la musique… Ce qui est en jeu est bien plutôt la manifestation des êtres et des choses, comme rendus à eux mêmes, vérifiés, gratifiés, transcendés par le geste cinématographique.É

Pour voir l’extrait qui a suscité ce quelque chose inoubliable pour J-P. Civeyrac, chargez le lien :

Ma suggestion

Il arrive parfois qu’un livre, un film, une musique, une œuvre d’art ou autre chose, bouleverse notre routine, nous saisisse, nous illumine, nous transporte, tel une épiphanie (épiphanie : du grec « manifestation, apparition », et au sens figuré et littéraire « prise de conscience soudaine et lumineuse, révélation ». Mais cela peut être aussi une vision, une rencontre, ou un instant capté dans notre vie, quelque chose « qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, … l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot » comme l’écrit Nathalie Sarraute dans Enfance.

Vous allez, pour ce moment d’écriture, faire remonter de votre mémoire, un de ces instants qui vous emplit, vous déborde, vous saisit d’émotion au plus profond de votre sensibilité, sans que vous sachiez forcément de quoi est fait ce saisissement, cet instant de grâce, la vibration de ces ondes.

ce « quelque chose , comme l’écrit Jean-Paul Civery, «l’écho presque imperceptible d’un éclair – comment le nommer autrement ? – d’origine inconnue».

Et bien sûr, l’évocation de ce « quelque chose » doit tenir en un feuillet de 1500 signes maximum.

Lecture

Jean Paul Civeyrac né en 1964, est réalisateur de plusieurs films et scénariste. Il a reçu le Prix Jean-Vigo pour Toutes ces belles promesses. De 2000 à 2010, il a dirigé le département réalisation de la Fémis dont il est lui-même issu. « Rose pourquoi », ce sont 117 pages consacrées à une scène de film de 5 minutes et un chant d’amour pour le cinéma. « Un soir comme il y en a des milliers ; un soir que la vie semble avoir déserté », l’auteur zappe d’une chaîne de télé à l’autre et soudain, par hasard, cette séquence qui l’a fasciné.

Beaucoup plus tard, il découvre que cette scène de rencontre entre Julie (Rose Hobart) et Liliom (Charles Farrell) appartient au film « Liliom »  de Frank Borzage, 1930. Le titre « Rose pourquoi » – sans point d’interrogation – intrigue : il est inspiré d’une sentence philosophique sur le mystère du réel, le mystère de la rose, « la rose est sans pourquoi ». Ici la Rose du titre  est Rose Hobart, l’actrice qui interprète Julie dans le film.Tout au long de ce court livre, J-P Civeyrac cherche à saisir ce qui le saisit dans cette scène. Il tente de comprendre ces moments d’émotion, d’« épiphanies » qui nous saisissent.

« Une fête foraine, un homme, une femme ; ils sont assis à une table ; ils boivent ; ils se parlent ; ils se plaisent ; ils s’en vont ; et c’est tout ». La femme est en train de tomber amoureuse de l’homme, et lui, au jeu de la séduction, ne s’en rend pas compte. Il se passe quelque chose de mystérieux en elle. Et en lui, le spectateur, cette scène provoque « quelque chose », une empreinte, un mystère, une résonance profonde, bref « l’écho presque imperceptible d’un éclair – comment le nommer autrement ? » Civeyrac, le spectateur, et Rose, la comédienne, sont étreints d’une même émotion sur lequel l’auteur de l’ouvrage s’interroge. Il va tenter de reconstituer ce qu’il a ressenti dans cette vision, tout en interrogeant les autres éléments de la scène : le regard de Rose, les propos échangés, la musique,  l’arrière-plan. «Et puis, donc, l’inouï se produit – d’abord dans la vibration inédite d’un commencement -, et c’est un simple regard. Qui arrête tout. Rose continue de sourire à Charles que l’épisode de la bière amère amuse ; elle continue de lui sourire mais quelque chose dans son regard se lève. Quelque chose qui vient de très loin en elle, et qui émerge là sans qu’elle le maîtrise – ce qu’elle ne veut et ne peut. Ce regard que le plan fait durer commence à déstabiliser la scène, à en faire autre chose qu’une simple scène de séduction (qu’elle est aussi). Rose dit : « Je suis heureuse». Et ensuite : « Je suis heureuse à l’intérieur ».  

« Quelle phrase étrange dans cette fête foraine où règne la joie du monde dans son expression la plus extérieure !  Cette phrase coupe le temps et l’espace, déchire l’apparaître, révèle des turbulences très profondes. Ne peut lui succéder encore une fois que le silence – mais qui maintenant se charge des résonances de l’aveu. Et puis le visage de Rose se marque d’une douleur sans nom : oui, quelque chose en elle soudain se crispe, dans une sorte de refus qu’elle ne contrôle pas et qui la dépasse bien plus qu’il n’accuse Charles d’ignorer le bouleversement en cours, la chute des paramètres, la reconfiguration d’un monde intérieur. Le visage de Charles, lui, se fige alors dans une incertitude inquiète, dans une attente imprécise.

Et de façon plus inattendue et mystérieuse encore, depuis cette sorte de césure en elle qui lui dessine un visage de douleur, les yeux de Rose se sont mis à contempler quelque chose qui semble la faire séjourner entre Charles et elle. Rose, oui, est maintenant comme saisie – mais par quoi, exactement ? – absorbée dans une contemplation, dans une sorte de suspension rendant peut-être possible un accès à un monde ignoré d’elle-même (et de Charles). Rose se perd quelque part ; et c’est en elle comme une lutte contre cette perte – qui alimente aussi l’incendie érotique dont Charles est l’origine – , contre ce courant violent qui la parcourt, et l’entraîne à la dérive, très loin. »

« Rose vit une sorte d’illumination intérieure. Moi aussi en voyant la séquence. Ce n’est pas parce que c’est une scène d’extase que je suis en extase. Il y a quelque chose de particulier qui se révèle, un type de révélation qu’on peut aussi avoir dans la vie. Quelque chose d’emblématique du cinéma, qu’il est le seul à faire : nous faire apparaître quelque chose qui existe sans nous, ce qui fait tout son pouvoir de fascination. » écrit Jean-Paul Civeyrac.

Jean-Paul CIVEYRAC Rose pourquoi (P.O.L)/Trafic, 2017

Solange de Fréminville conduit des ateliers d’écriture à Paris pour Aleph-Écriture, notamment un atelier ouvert en librairie, le cycle «Écrire avec les auteurs contemporains» et anime des formations d’animateurs d’ateliers d’écriture.

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