Écrire à partir de « L’enfant qui » de Jeanne Benameur

Cette semaine, Emmanuelle Pavon Dufaure vous propose toujours d’écrire à partir du livre de Jeanne Benameur « L’Enfant qui » (Actes Sud, 2017).
En effet, suite à un problème technique, notre proposition d’écriture n’a pu être vue sur notre site qu’une semaine ! Pour tous ceux qui souhaitent encore participer, il est donc encore temps de nous envoyer vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 30 octobre à l’adresse atelierouvert@inventoire.com !

Nous vous remercions de nous les envoyer sous format word (ou .odt) en times 12, interligne 1,5… en indiquant en haut de page votre nom (ou votre nom d’auteur) ainsi que le titre de votre texte ! Á très bientôt !

Extraits

« (…) Depuis qu’elle a disparu, tu as besoin de t’enfuir.

Le chien, auprès de toi, marche. Ce chien, personne d’autre que toi ne le voit. Mais tu ne le sais pas. Je me rassure de sa présence auprès de toi. Il est fort et sent ce que tu ne vois pas. Tu peux poursuivre ta route. Ton vêtement de laine pend toujours d’un côté « tu boutonnes le lundi avec le mardi » dit ta grand-mère. Tu ne comprends pas bien ce que ça veut dire. C’est juste que les jours ne savent plus comment se suivre. Tu es un enfant qui penche. Le chien rétablit l’équilibre.

Parfois tu es traversé par une poussée de joie. Tu ignores comment ça vient. C’est l’alouette du matin qui trouve en toi son vol vertical. Des pieds jusqu’à la tête et bien plus haut que ta tête, un élan farouche te soulève. La joie n’a aucune raison. Elle te porte et tu avances.

Le chien va devant, court dans les taillis, revient. Le chien vit avec chaque brin d’herbe. Puis il repasse rapidement sa grosse tête sous ta main. Tu souris.

(…)

Le chien maintenant a disparu. Tu me regardes et dans tes yeux, je reconnais l’attente muette de l’enfant que j’étais. Ton regard, c’est celui qui m’a bouleversée une nuit. C’était dans un rêve. J’étais là, assise, seule, j’avais six ou sept ans et je me regardais, moi, la femme que je suis devenue. Une telle attente dans mon regard d’enfant que je me suis réveillée. Bouleversée. Et j’ai écrit. C’est le chien de mon enfance qui t’a guidé. C’est le souffle de mon enfance qui soulève ta poitrine. Nous sommes ensemble. »

Proposition d’écriture

Ces deux extraits de L’enfant qui, le nouveau texte de Jeanne Benameur (Actes-Sud, 2017), ont été choisis l’un au début, l’autre vers la fin du roman, afin de mieux épouser le mouvement original de ce livre, qui semble animé, guidé, au fil de ses pages, par cette symbolique du chien ami qui a « le silence du pelage ». C’est elle qui nous fait passer du « tu » de l’enfance au « nous » de l’auteur…

Dans la tête de l’enfant, à l’origine, il y a « de brusques ciels clairs arrachés à une peine lente, basse, impénétrable ». Cette peine, c’est celle d’avoir perdu la mère. C’est elle, cette souffrance originelle, inscrite au plus silencieux de l’enfant, qui l’amène à s’enfuir sur la route des bois, avec ce chien imaginaire pour seul compagnon. Ni poème ni conte ni roman, L’enfant qui est un texte entre-genres ou antre-genres, une recherche sur ce chemin buissonnier, en pleine nature sauvage, de « l’écriture en train de naître », où le mot n’est plus vécu comme une simple catégorie verbale mais plutôt comme une catégorie physique. Jeanne Benameur s’inscrit par là-même dans tout un pan de la littérature contemporaine, où le corps est conçu comme l’élan primitif de l’acte créatif, sa raison d’être absolue. Comme l’écrit D. Dupuy : « Le corps est un livre d’os, de chair et d’organes, le plus merveilleux instrument de notre réalisation ». De même, Daniel Pennac notait dans son Journal d’un corps : « Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté ». L’écriture de L’enfant qui est comme une terre meuble, sans intention préalable d’histoire, qui sculpte les émotions dans le mouvement même, organique, des mots qui se font et se défont. Dans les deux extraits ci-dessus, le choix du mélange des adresses induit cette plasticité : le pronom « tu » s’adresse directement à l’enfant (d’une façon qui fait penser au « tu » de Nathalie Sarraute, utilisé comme procédé de distanciation dans Enfance) et plonge dans sa vision singulière du réel : « Ce chien personne d’autre que toi ne le voit ». Mais il y a aussi le « je », qui montre le narrateur adulte en train de regarder l’enfant qu’il était, comme au bord des temps, à la limite du fantastique : « Je me rassure de sa présence auprès de toi » – et le « nous », qui fait fusionner les corps de l’auteur, du lecteur, du chien et de l’enfant (dans le second extrait).

Je vous invite à faire œuvre à votre tour, à vous faire sculpteur d’écriture, à entrer dans ce mouvement du langage en train de se construire, en vous appuyant sur les trois mêmes matériaux d’imaginaire « mélangés » que Jeanne Benameur.

Avec le premier matériau d’inspiration (qui servira d’appui à la construction de votre texte), vous prenez note en rêvant, sans chercher à fixer des phrases, sous forme de listes, comme si vous voliez des instantanés liés à l’activité propre de l’enfance. Pensez à toutes ces situations associées à un personnage « d’enfant qui… » : un enfant qui, tout à son jeu, à sa construction ou à sa discussion avec des êtres imaginaires, ne s’occupe plus du tout du reste du monde, ne répond plus à personne, comme absorbé par sa création, y engageant tout son corps et ses sensations. Cela peut se passer dans la cuisine (« l’enfant qui noie une de ces céréales dans son bol ») ou sur une plage (« l’enfant qui jette les cailloux au passage des vagues »). L’important, c’est qu’il s’agisse de l’une de ces situations où l’enfant s’isole totalement, investi qu’il est par la fierté de sa tâche. Une fois cette liste faite, choisissez parmi celles qui vous sont revenues en mémoire une situation « d’enfant qui » : celle qui vous appelle, qui vous parait la plus chatoyante, la plus intrigante.

Pensez ensuite à un matériau fictionnel. Choisissez votre « chien imaginaire », votre chimère, comme Jeanne Benameur l’a fait : animal, objet, jouet, réaliste ou totalement farfelu, peu importe. Il est en tout cas le « confident », celui avec lequel se tisse une communication muette. Il est peut-être déjà présent dans la situation de jeu que vous avez choisie.

Appuyez-vous enfin sur un matériau stylistique. Une fois que vous avez en tête la situation de création de ce personnage enfant (le lieu- la chimère-la gestuelle), partez avec elle en écriture, mais construisez votre texte en recourant à plusieurs « adresses » : le « tu » qui s’adresse à l’enfant, le « je » du narrateur adulte qui écrit la scène d’enfance et se positionne, commente, accompagne. Vous pouvez faire disparaître vers la fin de votre texte le confident imaginaire, comme l’auteure dans le second extrait (« Le chien maintenant a disparu ») et voir quelle chute cela entraine pour votre texte.

Lecture

Jeanne Benameur, auteure (théâtre-roman-poésie-nouvelles), est née d’un père arabe et d’une mère italienne dans une petite ville d’Algérie. Elle est arrivée à la Rochelle avec sa famille à l’âge de cinq ans et raconte souvent à quel point l’expérience de la guerre a forgé son écriture, notamment dans son ouvrage Comme on respire : « Sous ma langue, il y a le silence. Sous ma langue, il y a toujours eu le silence. C’est violent. Dans enfance il y a toujours celui qui ne parle pas. C’est étymologique. Et c’est violent. »

Professeure de lettres jusqu’en 2001, elle a publié chez divers éditeurs, Denoël, Thierry Magnier et Actes Sud, avec Laver les ombres (2008), Les Insurrections singulières (2011), Profanes (2013) ou Orages intimes (2015).

Elle a reçu en 2001 le Prix Unicef pour son roman Les Demeurées, qui narre l’histoire d’une femme illettrée et de sa fille. Il s’agit de son ouvrage le plus célèbre à ce jour (Denoël, 2000).

Ma première rencontre avec l’écriture ciselée de Jeanne Benameur, c’était justement avec Les Demeurées et le personnage de Luce, la petite de l’idiote du village. Après la lecture, je suis restée sans voix, avec le livre. Longtemps. Il y a des livres, comme ça, qui demeurent en vous. L’enfant qui s’inscrit dans Les Demeurées, qu’il prolonge en quelque sorte sur un autre versant, du côté de la « maison de l’à-pic », comme la nomme Jeanne Benameur, métaphore de la démarche d’écriture. L’enfant qui constitue ainsi un retour aux sources. On y retrouve des thématiques chères à l’auteure, la liberté de son style et la petite « Luce » semble encore y courir entre les lignes.

E.P-D.

Emmanuelle Pavon Dufaure conduit pour Aleph-Écriture à Paris une Formation générale à l’écriture littéraire, les stages « Trouver sa voix » et « Écrire la danse », ainsi que des ateliers ouverts en librairie.

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