Écrire à partir du roman « Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard

Cette semaine, Sylvie Neron-Bancel vous propose d’écrire à partir du roman de Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah (Éditions de Minuit, 2018). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi, caractères espaces compris) jusqu’au 17 mai à l’adresse suivante : atelierouvert@inventoire.com.

NB: La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent – nous n’acceptons pas de fichier PDF – en indiquant en haut votre nom).

Extrait

« Un coup de sonnette vif, comme un coup de fouet, au milieu de cet appartement où règne une atmosphère compassée. Nous sommes sur notre trente et un pour la fête du 31 décembre, trois couples qui se regardent du coin de l’œil, surpris d’être là, beaucoup trop apprêtés. Tout est guindé, la décoration de l’appartement, les sujets de conversation, les tenues des convives. Tout est étudié. Grave. Rigide. Le coup de sonnette semble faire sursauter les meubles qui ne doivent pas avoir l’habitude. Murmures. C’est Sarah, se réjouit quelqu’un. Je ne sais pas qui est Sarah. Mais si, me dit-on, vous vous êtes déjà croisées. On me décrit les circonstances. Aucun souvenir. La maîtresse de maison va ouvrir la porte de l’appartement. C’est Sarah, oui. Je ne la reconnais pas.

Elle arrive en retard, essoufflée, riante. C’est une tornade inattendue. Elle parle fort, vite, elle sort de son sac une bouteille de vin, des choses à manger, une profusion de trucs. Elle enlève son écharpe, son manteau, ses gants, son bonnet. Elle pose tout par terre, sur la moquette crème. Elle s’excuse, elle plaisante, elle tournoie. Elle parle mal, avec des mots vulgaires qui semblent flotter dans l’air longtemps après qu’elle les a prononcés. Elle fait trop de bruit. Il n’y  avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses et, d’un coup, il n’y a qu’elle. C’est agaçant. La maîtresse de maison fronce les sourcils, dans sa robe du soir. Sarah ne s’en aperçoit pas, elle embrasse tout le monde vigoureusement. Elle se penche vers moi, elle sent l’air piquant de fin décembre. Elle a les joues rouges de ceux qui se sont hâtés. Elle est beaucoup trop maquillée. Elle n’est pas très bien habillée, elle n’a pas revêtu sa plus belle tenue, elle n’est pas élégante, elle n’a pas attaché ses cheveux avec raffinement. Elle parle beaucoup, bondit sur un verre de vin qu’on lui tend, hurle de rire à un bon mot. Elle est animée, exaltée, passionnée.

C’est comme un moment au ralenti. Le verre s’échappe de ma main, mon compagnon s’exclame oh non !, le verre tourbillonne dans l’air, tout le monde regarde, personne ne peut rien faire, c’est déjà trop tard, le verre s’écrase sans un bruit dans la moquette crème, son contenu entier se déverse et dessine une forme abstraite, du vin rouge sur la moquette crème, un beau tableau minimaliste, je blanchis puis rougis d’embarras, la maîtresse de maison fulmine, dans sa robe du soir, c’est une catastrophe, un désastre, le dessin rouge sur la moquette crème, un imprévu, un accident. Une brèche.

Plus tard, nous passons au dîner. Nous nous extasions devant la jolie nappe, les jolis couverts, le joli menu. Il y a un plan de table. Nous sommes sept. La maîtresse de maison déclare qui s’assoit où, dans sa robe du soir. Sarah est placée à côté de moi. À ma droite.

Proposition d’écriture

Ça raconte Sarah, premier roman très remarqué de la rentrée littéraire de septembre, figurait sur la première et deuxième liste du Goncourt. Il a reçu le Prix du style 2018, le Prix des libraires de Nancy, le Prix envoyé par la Poste 2018 et le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama 2018.

Cet extrait se situe au début de la première partie, après un prologue troublant et une dernière nuit d’amour, qui laissera des zones d’ombre. La narratrice, jeune professeure dans un lycée, élève seule sa fille de quatre ans. En « latence » depuis que le père de sa fille est parti, elle partage sa vie sans conviction avec un compagnon bulgare, on n’en saura pas plus. Un soir de 31 décembre, la narratrice est invitée chez des amis.  Surgit Sarah, violoniste, qui va devenir le sujet de tous les verbes, va prendre toute la place dans sa vie.

Ça raconte Sarah est le récit d’une passion amoureuse contemporaine, entre deux femmes. Dans ce roman, habilement conduit par Pauline Delabroy-Allard, l’écriture charnelle, caressante, nous entraîne dans une grande histoire d’amour tragique qui laisse le lecteur dans le chaos. On lit d’une traite, emporté par le mouvement de l’écriture, tantôt compressé, suivant le rythme des pulsations du désir, de l’étreinte, à l’unisson, tantôt ralenti, faisant ressentir l’absence, l’abandon.

Le personnage de Sarah, curieuse de tout, « vivante », a influencé l’écriture de l’auteur, qui a essayé de faire du récit un objet musical, avec des leitmotivs, des mots récurrents, d’une façon qui l’apparente au thème d’une composition.

Je vous propose de faire le portrait d’un personnage qui débarque dans un endroit où on ne l’attendait pas et qui dérange – réunion professionnelle, soirée, diner, cérémonie, etc. Précisez les circonstances. Soyez attentif à ce qui entoure le personnage, la matérialité des choses, le moindre détail peut nous dire quelque chose de la situation et des personnages. Mettez-vous dans la peau de celui ou celle qui regarde et observe. Faites-nous deviner, par le portrait que vous allez faire (visage, gestuelle, vêtements, langage, à vous de choisir), ce que ressent le narrateur (contrariété, rejet, peur, trouble, jalousie, ambivalence etc.). Comme d’habitude, donnez à voir et à sentir, faites le moins de commentaire possible.

Écrivez un premier jet. Puis laissez-le reposer quelques jours dans un tiroir.

2ème extrait

« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.

Soufre. Du latin sulfur, soufre, la foudre, le feu du ciel. Souffre. Première personne du singulier. Je souffre. Du latin suffero, supporter, prendre la charge de, endurer. En particulier être châtié par quelqu’un, être puni de quelque chose. Subir une peine. 

Reprenez ce récit en rapprochant maintenant la caméra du personnage. Attachez-vous à un détail, accentuez le trait, comparez, répétez, cherchez le mot juste, rendez le personnage encore plus singulier, plus vivant.

Lecture

La première partie – le portrait de Sarah – a été écrite dans l’urgence et avec une joie certaine, jubilatoire même pour l’auteur.  Quatre-vingt- deux petits chapitres, des paragraphes fragmentaires. Les rencontres ont lieu entre deux trains, deux avions, Sarah est violoniste et voyage beaucoup. L’auteur fait transparaître à la lecture le sentiment d’urgence qu’engendre l’état amoureux : phrases ramassées, dialogues rapides, phrases « asthmatiques », comme elle le dit elle-même. Pour faire des pauses dans cette écriture très fragmentée, l’auteur a mis d’elle-même tout ce qui la constitue, ses références cinématographiques, musicales, littéraires, car tout est signe dans la vie, tout fait sens.

La deuxième partie, celle de l’exil, a été écrite de manière plus douloureuse, plus lente aussi. Les paragraphes sont plus longs, on ressent comme une décélération, la cadence ralentit et c’est le portait esthétique d’une ville qui apparaît : Trieste.  Trente chapitres composent cette deuxième partie, centrée sur la narratrice dépossédée de son amour, mais qui se met à exister par elle-même, en marchant dans cette ville. La ville console.  Tout ne sera pas expliqué, tout ne sera pas dit.

Pauline Delabroy-Allard, dans un entretien donné à Télérama, dit s’être rendue là-bas après avoir lu Trieste de Franck Venaille, poète disparu en août, qu’elle « adore ». Elle a écrit la deuxième partie en écoutant la Jeune fille et la mort, de Schubert. Très influencée par Annie Ernaux, elle confie n’avoir guère d’imagination et écrire, depuis toujours, dans  un journal intime où elle conserve tout, pour son potentiel littéraire.

Sylvie Neron-Bancel, conduit à Lyon des modules de la Formation générale à l’écriture littéraire d’Aleph-Écriture (F.G.E.L.). Elle conduit un stage « Écriture et mouvements », avec Michèle Prelonge, danseuse, du 15 au 17 juillet 2019 à Hyères (Var), et « Carnets de bord de mer », du 8 au 12 juillet, également à Hyères.

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