Ecrire à partir d »Emmaüs » de Alessandro Baricco

Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre d’Alessandro Baricco « Emmaüs ». Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 18 octobre  à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Extrait

« Quelques jours après la mort du Christ, deux hommes marchent sur la route qui mène à la petite ville d’Emmaüs, en discutant de ce qui est arrivé sur le Calvaire, et de certaines rumeurs, étranges, de sépultures ouvertes et de tombes vides. Un troisième homme s’approche et leur demande de quoi ils parlent. Les deux pélerins répondent : Comment, tu n’es pas au courant des événements survenus à Jérusalem ?

Quels événements ? s’enquiert l’inconnu. Les deux pélerins lui expliquent. La mort du Christ et tout le reste. Il écoute.

Un peu après il fait mine de s’en aller, mais ses compagnons le retiennent : Il est tard, reste avec nous, la nuit va bientôt tomber. Nous pouvons manger ensemble et continuer à parler. Il reste avec eux.

Durant le dîner, l’homme rompt le pain, avec sérénité, naturel. Alors les deux autres comprennent, et reconnaissent en lui le Messie. Mais il disparaît.

Se retrouvant seuls, les deux hommes se disent : Comment cela a-t-il pu nous échapper ? Il est resté avec nous tout ce temps, le Messie était avec nous, et nous ne nous en sommes pas aperçus. »

Suggestion

Cette parabole, issue de la fin de l’Évangile selon Saint-Luc, se trouve au cœur d’Emmaüs, le dernier ouvrage traduit en français d’Alessandro Baricco (2009 et Gallimard, 2012, pour la traduction française de Lise Caillat). Quatre garçons de dix-huit ans, Luca, Bobby, le Saint et le narrateur, catholiques fervents voire intégristes, forment un groupe qui ne joue guère que pour animer les services à l’église. La fascination qu’ils éprouvent pour Andre, une fille de leur âge, mais différente, riche, fascinée par la mort, belle, peu avare de ses charmes (avec les autres), les met rudement à l’épreuve. Toute l’histoire est racontée a posteriori, quand le narrateur, qui s’exprime le plus souvent au « nous » du groupe qu’il forme avec les trois autres, doit aller, cette fois en se risquant à la première personne, à la rencontre d’Andre. Il comprend alors que « cette histoire n’était pas encore terminée ».

C’est le thème de « l’après-coup » qui m’a touché dans le récit de Baricco. Nous agissons, au travail comme dans le reste de notre vie. Nous réussissons parfois dans nos entreprises, nous ratons beaucoup. Et nous comprenons rarement ce que nous vivons au moment même où nous le vivons, mais plutôt de façon seconde, en racontant l’événement, par exemple, c’est-à-dire en en réinterrogeant le sens énigmatique, en le réagençant, en prenant un peu de distance et en nous situant, enfin, par rapport à lui, de façon peut-être à agir de nouveau, mais autrement. La « révélation » n’est pas toujours de type épiphanique : il arrive que les rois mages ne voient rien tout d’abord et qu’elle les frappe dans l’après-coup, comme l’identité de leur convive les deux futurs apôtres en marche vers la ville d’Emmaüs. L’onde de choc de l’événement leur parvient plus tard, par une sorte « d’esprit d’escalier ». Cela nous arrive à tous, n’est-ce pas ? Pouvez-vous, en une page au maximum, évoquer semblable moment de révélation, s’il vous en revient un exemple, et nous adresser le résultat ?

Lecture

Alessandro Baricco, turinois, est né le 28 janvier 1958 et vit à Rome. Il est à l’initiative de la création de la Scuola Holden de Turin, l’école d’écriture la plus réputée d’Italie. Écrivain, musicologue, auteur de textes destinés au théâtre, à la radio et à la télévision, il a fait paraître une dizaine de romans traduits dans le monde entier (en France, aux éditions Gallimard), comme Châteaux de la colère (Prix Médicis étranger en 1995), Soie, Novecento : pianiste, Océan mer ou Cette histoire-là. J’ai eu du mal à entrer dans la lecture d’Emmaüs. Non que le roman soit long (dans les cent trente pages) ou écrit de façon particulièrement complexe. Mais il s’est emparé de moi peu à peu, au-delà de diverses résistances, et j’en ai été récompensé : le thème de « l’après-coup » est l’un des plus essentiels qui soient. Peut-être aurais-je eu besoin, pour entrer plus vite dans le texte, du renfort d’une éducation catholique que je n’ai jamais reçue : « Dans l’attirail de la normalité règlementaire », précise presque d’emblée le narrateur, « il faut prendre en compte le fait, incontournable, que nous sommes catholiques – croyants et catholiques. » Le monde qui est celui des quatre jeunes gens, évoqué au « nous » de façon rétrospective, ne sort de sa gangue que peu à peu, à l’image d’eux-mêmes, pétris de bonnes intentions, investis dans une action caritative à l’hôpital et aveugles à ce qui les meut, notamment dès qu’il s’agit d’Andre, leur pierre de touche vivante, et leur destin.

 A.A.

 

 

 

 

 

 

[4710 signes + photo © AA /IMG_3464.jpg : « Affiche Baricco à la Scuola Holden»]

 

 

 

 

 

 

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