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Du 2  au 10 octobre 2013

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes. Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire. Envoyez vos textes à atelierouvert@inventoire.com

Cette semaine, Alain André propose une consigne d’écriture à partir du livre Le paradis entre les jambes, sixième ouvrage de Nicole Caligaris paru chez Verticales (2013).

Extrait

« Avril 2011, j’ai entre les mains un livre, sous couverture grise à bandeau blanc, publié en 1977 par les Publications orientalistes de France. Sur la page de faux titre, au crayon, le N° 204790. C’est un numéro d’écrou de la maison d’arrêt de Paris-La Santé, celui d’Issei Sagawa, qui m’a offert ce livre en avril 1982 ; cette date est portée, par-dessus des traces de gommage, au-dessus de celle de l’achat du livre peut-être : octobre 1981.

« Je dois à Issei Sagawa la lecture d’un des monuments littéraires déterminants pour ma sensibilité esthétique et logique, cet Éloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki, traduit du japonais par René Sieffert.

« Le 11 juin 1981, mon camarade d’université Issei Sagawa, né à Kobe, au Japon, le 26 avril 1949, étudiant de trente-deux ans, a commis un meurtre suivi d’actes cannibales sur notre camarade hollandaise de vingt-trois ans, Renée Hartevelt, qu’il avait invitée dans son appartement du 10, rue Erlanger, Paris XVIe, lui demandant d’enregistrer en allemand la lecture d’un poème de l’auteur expressionniste Johannes Becher. »

Proposition

Cette page ouvre le dernier livre écrit par Nicole Caligaris, Le paradis entre les jambes (Verticales, décembre 2012). Je l’ai ouvert dans le TGV de Paris à La Rochelle, ai été incapable de le lâcher jusqu’à la fin. Trente ans après un fait très particulier, réduit dans l’histoire des médias à l’étiquette du « Japonais cannibale », l’auteur redescend « par le conduit serré vers ce point de [son] passé où [elle] a vu travailler d’une même main la littérature et la mort ». Elle a connu Issei Sagawa, l’a observé, a correspondu avec lui après son arrestation, lui doit la lecture d’Éloge de l’ombre, n’en a plus guère reparlé depuis.

Et nous ? Avons-nous été mêlé à un fait divers ? Avons-nous approché quelqu’un qui en serait, ou en aurait été, le protagoniste ? Avons-nous approché l’une de ces sombres célébrités dont on se targue moins aisément de les avoir tutoyées que d’avoir pris un verre avec un personnage célèbre – comme Jacques Roubaud, avec infiniment d’ironie, d’avoir eu trois fois affaire avec Jacques Lacan ? À en juger par mon entourage, c’est souvent le cas. Pour ma part, je suis certain d’avoir échappé de peu, avec une amie, au « monstre de Florence ». On n’a pas envie, en général, de s’étendre sur ces souvenirs-là. Pourtant, ils nous poursuivent, sont constitutifs de certains aspects de notre rapport au monde. Redescendriez-vous jusqu’à l’un d’entre eux par le « conduit serré » de la mémoire et de l’écriture ? Ou préférez-vous évoquer au contraire une célébrité lumineuse, dont la trajectoire a croisé la vôtre ? En un feuillet, que vous nous enverriez pour le plaisir, ou pour vous en débarrasser une bonne fois ?

Lecture

Le paradis entre les jambes est le sixième ouvrage de Nicole Caligaris paru chez Verticales, après Barnum des ombres (2002), Les Chaussures, le drapeau, les putains (2003), L’Os du doute (2006), Okosténie (2008) et Dans la nuit de samedi à dimanche (2011). Elle en a publié plusieurs autres, notamment chez Cheyne (Trèfle à quatre, 1993) et au Mercure de France (La Scie patriotique, 1997 ; Tacomba, 2000 ; Les Samothraces, 2000). Il s’agit chaque fois d’une prose exigeante, confrontant avec rigueur l’expérience aux phénomènes les plus rudes : la passion contemporaine du travail, l’exil, la guerre, la torture, le tourisme. Si vous aimez l’eau de rose ou le dénouement bien ficelé, passez votre chemin. « J’ai écrit », constate Nicole, « pour contrarier la  programmation de mon entrejambe. Possible que cette raison produise une littérature inintégrable. Elle est ma seule issue. » Vous voilà prévenus. Moi aussi : quand je découvre l’un de ses livres, je l’achète. Je les ai tous aimés, même lorsqu’ils tutoient le noirâtre avec obstination : ils nous travaillent au cœur du contemporain.

Alain ANDRÉ

 

 

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