Le réalisme magique, une expérience, par Claudine Tondreau

Dans une grande maison entourée d’un jardin vit, près de Bruxelles, Claudine Tondreau, romancière belge. Après avoir vécu notamment en Afrique, elle nous parle du réalisme magique. Nous lui avons demandé de nous décrire ce que représentait pour elle ce mouvement peu connu en France. Sa réponse a été ce texte précis et passionnant, qui vibre de son intelligence du monde. L’article a été illustré par Antoinette Rouvroy qui, par ses images oniriques, traduit bien l’univers du réalisme magique.

Le Réalisme Magique, par Claudine Tondreau

Entre merveilleux et fantastique, le réalisme magique surgit dans un no man’s land indéfinissable, exploré tant par les peintres que par les cinéastes et les écrivains. Il y introduit « cette poésie centrale, cette atmosphère de rêve et de magie qui, pour certaines imaginations, se dégage tout naturellement du spectacle même de la réalité » (Edmond Jaloux). Bien plus que d’un procédé, il s’agit d’une manière d’être dans le présent et en même temps… de lui échapper. Franz Hellens parlera d’un réalisme à vif d’une telle qualité qu’on ne peut savoir le point où il devient une espèce de rêve et de folie. Éminemment poétique, le réalisme magique éclaire le réel, lui donne une solution à la fois miraculeuse et incontestable. Il transforme le quotidien, le théâtralise, le bouleverse, en recourant à des moyens communs au genre fantastique, mais avec un objectif différent (se distinguant cependant de ce qu’on nomme la fantasy, que l’intervention magique éloigne de la réalité). Il s’agit d’un courant, d’un ensemble, d’un mouvement aux multiples expressions selon les continents – et non d’un genre.

Réalisme magique ou fantastique ?

L’un et l’autre sont engagés contre la monotonie et la banalité du réel. Le fantastique se révolte contre la nature exacte des choses, tandis que le réalisme magique la transfigure. Pour le fantastique, le monde familier est définitivement confus, chaotique, perdu. Le réalisme magique se le réapproprie par un sorte de contrat implicite. Il en fait un cosmos neuf. Dans le domaine fantastique, la transgression de la logique est déchirante : elle génère peur, angoisse et terreur, force une perception éclatée du monde. Ce « paranormal » est paralysant. Sur les terres du réalisme magique, la rupture se fait plutôt par porosité entre les différents univers animé/inanimé, accomplissant ainsi une réception globale et synthétique de ce qui nous entoure : ce « naturel magique » construit un monde possible.

Les thèmes leur sont communs : le temps, le souvenir, la mort, la naissance, la disparition, l’enfance, le rêve, le miroir, le double, la magie des coïncidences… Le rattachement au réel se fait par une description minutieuse des lieux et des objets (les maisons), du temps qu’il fait, de l’heure, de l’année, tous éléments qui assument une présence active dans le récit. Le réalisme magique comme le fantastique se détournent de la psychologie, si l’on entend par là l’exploration des sentiments. Ils lui préfèrent les ressources de l’inconscient. Le comportement des personnages peut être soumis à la logique du rêve, métaphorique et analogique, c’est-à-dire procédant à partir d’un monde perçu par les sens et non par le raisonnement ou la déduction : on ne sait pas pourquoi, mais c’est vrai. Ainsi est-ce au cœur de la conscience du personnage ou du narrateur que se développe la perception insoupçonnée de la réalité, conférant au récit réaliste magique une sorte d’intimité qui échappe au récit fantastique, plutôt soumis aux éléments externes violents.

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Crédits photographiques: Antoinette Rouvroy

Des réalismes magiques

Cette vision « innocente », par les sens et l’inconscient, proche de l’enfance, non intellectuelle, intuitive (qu’elle a en commun avec le surréalisme), ne fait pas du réalisme magique un art d’élite : elle se retrouve dans tous les milieux et cultures.  Elle existe depuis toujours dans de nombreux récits, de nature religieuse ou mythique, par la prévalence du langage métaphorique. La rationalité y est constamment interrogée ou réfutée. Précisons cependant que le terme « réalisme magique » est apparu en Allemagne sous la plume de Franz Roh en 1925. Il concerne des territoires littéraires bien plus larges que l’Amérique Latine de García Márquez, où on le confine parfois de manière erronée. Par ailleurs, les frontières restent floues entre les multiples réalismes en lien avec l’imaginaire. Le classement des auteurs en est rendu hasardeux, d’autant que les caractéristiques du réalisme magique se retrouvent fréquemment dans une partie seulement d’une même œuvre. Elles peuvent constituer une sorte d’échappée dans la production globale d’un auteur qui n’est pas nécessairement reconnu sous cette bannière.

En Belgique, néanmoins, une importante « école » du réalisme magique a fleuri au 20ème siècle, autour d’auteurs flamands et francophones tels que Marcel Thiry, Franz Hellens, Hubert Lampo, Johan Daisne, Paul Willems, Hugo Claus, Jacqueline Harpman, avec les cinéastes André Delvaux, Jaco Van Dormael, les peintres Léon Spillaert et Paul Delvaux.

Certains citent encore, ne serait-ce que pour une partie de leur création, Ernst Jünger et W.G. Sebald en Allemagne, Alain Fournier, Saint-Exupéry et Marcel Aymé en France, Marlen Haushofer en Autriche, ou encore Franz Kafka, Vladimir Nabokov, Mikhail Boulgakov, Bohumil Hrabal, Bruno Schulz, Robert Walser pour les pays de l’Est et la Russie, Italo Calvino en Italie. Pour l’Espagne, songeons à l’extraordinaire film Blanca Nieves de Pablo Berger (2012). Et puis, il y a les Anglais Virginia Woolf et Lewis Caroll, ou le Japonais Haruki Murakami, pour m’en tenir à des auteurs très connus.

Pour certains d’entre eux, on parlera de réalisme merveilleux (Alejo Carpentier, Giono), pour d’autres de fantastique réel (Franz Hellens), de réalisme hallucinatoire (Mo Yan), de fantastique onirique (Lewis Caroll). Ainsi devrions-nous plutôt parler des réalismes magiques, au pluriel, tant les expressions en sont diverses dans le temps et l’espace, modulées par les cultures différentes qui les portent. Ses manifestations sont si omniprésentes (parfois même dans la publicité) que nous ne les détectons plus.

Une dimension métaphysique ?

Le récit réaliste magique nous fait voir une sorte de vérité, que ce soit par contamination insidieuse ou par « épiphanie ». Il révèle quelque chose d’inaperçu jusqu’alors. Cette délivrance magique, du moins en Europe aujourd’hui, n’est pas de nature religieuse, ces récits opposant une version transgressive par rapport à tout système. Elle exprime une compréhension singulière du réel, le plus souvent surprenante, hors cadre. Il faut croire qu’une disposition aussi largement répandue à produire de tels récits est inhérente à l’imaginaire humain. Mais nous ne savons pas pourquoi si ce n’est peut-être qu’ils constituent, comme l’humour, une réponse poétique aux formes intimes ou collectives de l’oppression et du malheur.

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Crédits photographiques: Antoinette Rouvroy

De l’atelier d’écriture au roman, une histoire d’enfant et une histoire belge

C’est le fait d’animer des ateliers d’écriture sur le réalisme magique qui m’a amenée, pour ma part, à me questionner théoriquement à son sujet. On sait que chaque auteur appartenant à ce courant développe son propre lien « magique » au réel, en fonction de son environnement et de son histoire. En ce qui concerne l’influence du milieu, il est vrai qu’un pays comme la Belgique, sans identité fixée par l’appartenance à une langue commune, irriguée par de forts apports étrangers, constitue un terreau fertile pour les histoires improbables. Il n’y a pas de « milieu » justement, pas de modèle à suivre et un lectorat trop modeste pour être contraignant. Quant à la raison pour laquelle ce mode d’écriture – qui est aussi un mode d’être – me touche autant, elle tient, me semble-t-il, à mon histoire personnelle.

Quand une épreuve surgit dans une famille (pour moi, la mort accidentelle d’un frère), les enfants, pour survivre à l’effondrement, se créent naturellement un monde « magique ». Ils inventent. La fiction est le moyen et le factice la méthode. Nous aimions les leurres. Je me souviens d’un aquarium, rempli d’eau, où les poissons étaient en carton découpé (quotidiennement remplacé) : du faux vivant. Ou encore de l’épidiascope, un instrument en acajou qui montrait les images en relief « comme dans la réalité ». Nous élaborions des pièces de théâtre à grands renforts de draps, des scènes de danse, des « trains fantômes », nous captions nos histoires rocambolesques sur de larges bobines enregistreuses. Nous avions à notre disposition, mes cousins et moi, de vastes chambres de jeux, des greniers, des jardins, des cours de ferme ou d’usine où nous ébattre. À l’intérieur ou à l’extérieur, nous habitions des mondes imaginaires – pour moi respirables – loin du chagrin et du contrôle parental. C’est dans l’enfance que s’expérimente puis s’enracine, probablement, le goût du merveilleux, soutenu et développé ensuite par les lectures, avec la découverte étonnante que d’autres ont vécu ça ! L’écriture – les livres écrits plus tard – prolongent cette quête nostalgique d’un monde possible grâce à la métamorphose des êtres et des choses, malgré la connaissance tragique de la finitude du vivant.

Dans mon roman Paspalum, (Ed. Le Cri, Bruxelles, 2003), l’enfant et sa famille doivent quitter le Congo en proie aux guerres d’indépendance. Durant l’évacuation, la mère perd la petite sœur à sa naissance. L’enfant « échappe » au drame grâce à la conscience poétique de la nature dans un pays en délitement. Dans « L’œil du crocodile » (Ed. Le Cri, Bruxelles, 2008), les deux personnages en miroir survivent à l’isolement extrême. La création d’un monde aux frontières du réel, dans un jardin évoquant la brousse, mène l’une à la folie et l’autre à l’émancipation. Je parlerais pour moi-même de « réalisme poétique », dans la veine du réalisme magique belge.

Dans les ateliers d’écriture intitulés « Le réalisme magique ou la traversée des apparences » que je conduis pour Aleph-Écriture, il s’agit d’ouvrir des modes de perception innocente et intuitive, fantasque ou prosaïque, métaphorique en tous cas, du réel, tels qu’ils ont été éprouvés, peut-être, par chacun de nous en nos enfances singulières et tels qu’ils s’offrent dans la littérature (ou la peinture et le cinéma). Il est nécessaire toutefois que le participant en ait fait l’expérience. L’enjeu est de reconnaître ce « savoir poétique » : de l’accepter et de l’utiliser pour construire des histoires, en quelque sorte des fictions de fiction, ce qui pourrait être l’ultime définition des réalismes magiques, du moins pour ici et aujourd’hui, car cela reste une écriture de l’insaisissable.

C.T.

478-7.bigDernier livre paru: « L’œil du crocodile » (Ed. Le Cri, Bruxelles, 2008)

Quelques écrits ont enrichi cet article :

Du fantastique réel au réalisme magique, Textyles n°21, Le Cri, Bruxelles 2002

DUHAMEL, Joseph, Les réalismes magiques, Le Carnet et les Instants, Bruxelles, n°166, 2011

HELLENS, Franz, Le fantastique réel, Société Générale d’Edition, SODI, 1967

WEISGERBER, Jean (dir.), Le réalisme magique, L’âge d’homme, 1987

 

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