©FK- «Les gars »

Cette semaine Françoise Khoury vous propose d’écrire à partir du livre d’Arnaud Cathrine, « Les garçons perdus », Le bec en l’air, 2014. Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 15 octobre à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Extrait

«C’était un garçon viril. Sauf avec moi. Je veux dire qu’il était soucieux de sa virilité. Il avait compris qu’elle le mettait à l’abri. Cela se passe d’explication. Au lycée, il soignait son image de type un peu teigneux, charpenté, à l’humour offensif. Ce n’était qu’un uniforme bien sûr. Sauf qu’à l’ôter si rarement, l’uniforme colle à la peau, c’est vrai. Brillant en tout. Son père ne lui laissait pas le choix. Magistrat à la cour d’appel de Paris, il entendait que son fils le dépasse. Apprécié des garçons. Il jouait le jeu. Il excellait dans tous les sports. Collectifs et individuels. Il impressionnait. Il savait ce qu’il fallait faire avec les types de notre âge. Comment présenter la main pour saluer par exemple (fermement et légèrement inclinée, paume vers le sol). Il savait l’absence de pudeur qu’il était bon d’afficher au vestiaire (sa puberté avancée lui donnait un très net avantage) et les échanges bravaches dont il fallait se contenter dans la cour, les allusions graveleuses s’agissant des filles et les surenchères afférentes. Je ne respectais aucun de ces codes (critères). Je n’étais pas populaire. Je me sentais mal au milieu des gens de mon âge et je n’en faisais rien, pas même une singularité ; ce qui faisait de moi un être terne. Nous nous sommes connus en seconde. »

Suggestion

Ces rôles qu’on endosse, intuitivement, à l’adolescence, pour se protéger ou pour en jeter. Le lycée a ses vedettes et ses souffre-douleur. Ceux qui se pavanent et ceux qui rasent les murs . Entre les deux une majorité mouvante qui adhère ou s’indiffère. L’adolescence, cette période de la vie où l’on se sent vexé ou blessé par ce qui nous apparaît ensuite comme si dérisoire mais qui porte pourtant des marques indélébiles. Elles nous suivent longtemps. Comme une traînée en pointillé nous rattachant à ces années-là. Avez-vous observé, du temps où vous étiez au lycée, ces stratégies des garçons et filles qui déboulaient dans la cour de récré entourés d’une aura de vedettariat et auprès de qui, soupirants ou groupies, s’agglutinaient ? Ils impressionnaient, quelque chose dans leur regard écrasait, comme la flamme triomphante d’un pouvoir. Vous reste t-il en tête un de ces visages ? comment était-il ? comment s’y prenait t-il avec sa cour ? étiez-vous sensible et partie prenante de ce théâtre ? ou bien en position de retrait, en observateur lucide ? Envoyez nous votre texte en un feuillet de 1500 signes.

 Lecture

Par petites touches sensibles, Arnaud Cathrine raconte l’amitié entre deux garçons que tout opposait au départ. L’un, sûr de lui, sera le double idéal, inaccessible, du narrateur qui ne répond pas aux codes de comportement attendus. Il se perçoit gauche, pas en phase, est perçu comme tel. Mais n’est pas le plus fragile celui qu’on croit. C’est une relation extrêmement touchante qui nous est racontée là, avec beaucoup de tendresse pour les personnages . Les fêlures invisibles que cachait le costume de départ s’agrandissent jusqu’à faire craquer la carapace empruntée. Le garçon peu confiant s’avère au fil du temps le plus solide. Arnaud Cathrine nous raconte une très belle amitié ; il aurait pu nous rendre le personnage crâneur peu sympathique mais entre d’emblée dans la fragilité des deux garçons et c’est là toute l’émotion de ce livre. Chacun des garçons trouve en l’autre son miroir, tout ce qu’il n’a pas ou n’est pas ; ce qu’il voudrait être. Très vite le jeu de rôles artificiel cède la place à une relation authentique où l’on n’a plus peur de se montrer tel qu’on est. L’amitié devient possible même s’il subsiste dans la relation alors que les années passent, quelques restes de rêve, de cet autre fantasmé. Les photographies d’Eric Caravaca essaiment le texte. Elles représentent un lieu abandonné, délabré, un ancien lycée sans doute, dans lequel persiste les traces d’un passage humain : quelques tags, une ampoule perdue au bout d’un fil électrique dénudé, des lavabos, de longs couloirs où des vitres brisées sont envahies d’herbes folles. Une seule créature apparaît dans ces photos : un oiseau mort. Si déplumé. Oisillon, alors ? L’enfance et l’adolescence se sont évanouies et avec elles le lieu où l’on passe tant d’années. Un lycée désaffecté. Arnaud Cathrine, né en 1973, a écrit de nombreux romans et récits dont plusieurs pour la jeunesse. Celui-ci paru dans la collection Collatéral des éditions du Bec en l’air a la particularité de rassembler un écrivain et un photographe. Quand à Eric Caravaca, il est réalisateur et acteur. Les photographies qu’il présente dans ce livre renvoient à la fragilité des lieux et de ceux qui les hantent.

FRANÇOISE KHOURY

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