Marie Monteiro : « Cette paire de chaussures rouges a été le déclencheur de mon envie »

Le 2 février 2019, Alain André a organisé pour les participants d’Aleph-Écriture La Rochelle une journée intitulée « Écrire à partir des photos de Marie Monteiro ». La photographe n’a pas pu participer à la journée. Les questions que le groupe souhaitait lui poser ont été regroupées en 12 questions, auxquelles elle a bien voulu répondre par écrit… Un voyage dans l’oeuvre d’une photographe inspirée.

Alain André: Qu’est-ce qui préside à ta décision de faire une série : une idée, une thématique ou bien ?

Marie Monteiro: Je n’utilise pas le mot série, car je ne fais pas de photos sous forme séries. Je fais plutôt des suites d’images, qui n’ont pas de fin. J’emprunte ce mot « suite » au photographe Richard Dumas qui parle de « suites  » au sens d’entités ouvertes à l’infini, comme en mathématiques. J’ai fait des mathématiques en études supérieures, lui aussi.

Je photographie ce qui m’inspire, lorsque cela se présente. C’est ce que je vis, les gens que je rencontre, qui sont les déclencheurs.

Spazieren

Je ne me dis jamais « je vais faire une série sur tel sujet » mais sur ce que je ressens. Je fais des photos les unes à la suite des autres, sans que ce soit jamais terminé.

Je ne suis pas une photographe conceptuelle.

Pourrais-tu faire des photos sur commande pour illustrer un récit ou un autre type de texte ?

Oui, et j’adore faire ça. J’aime les commandes avec des contraintes et une sensation à transmettre. Que des images soient un écho à un texte, quel que soit le genre, est passionnant pour moi. Cela m’arrive mais trop rarement. Je préfère les publications aux expositions. C’est dans cet usage de publication que je trouve le sens de mon métier.

Arrives-tu encore à photographier La Rochelle ?

Je travaille à La Rochelle, avec des structures essentiellement culturelles. Je pratique beaucoup le portrait et le spectacle vivant.

J’aime faire cela. C’est lié à La Rochelle forcément puisque La Sirène est rochelaise, le CNAR aussi, à titre d’exemples. 

La ville est un lieu de travail plus qu’un sujet. Je me suis faite la réflexion, il y a peu, que je n’avais pas de photos des deux Tours.

Pourquoi travailler en noir et blanc ?

Je travaille en noir et blanc et en couleurs.

« Lorsque je préfère la couleur, je la garde. Lorsque c’est le noir et blanc qui l’emporte, je convertis. Il m’arrive de choisir avant la prise de vue. Cela dépend de l’esthétique, du sujet, de mon envie, de ce que j’ai en tête ».


Mais il n’y a jamais de règles. Je ne sais que rarement ce que je vais décider et réaliser.

Pourquoi avoir choisi Tanger, parmi toutes les villes du Maroc ?

Tanger est une ville que j’avais envie de visiter depuis longtemps. Elle a compté l’afflux le plus important de toutes les villes marocaines, en artistes peintres, écrivains, musiciens, au cours des années 50-60 (Paul Bowles, les Rolling Stones…).

Série Tanger – Marie Monteiro

Le chercheur Andrew Hussey a écrit que la ville, dans ces années-là, constituait « le lieu idéal pour la transgression, les plaisirs et les risques inconnus ».

Tout ce passé des années 50 a laissé des traces sur la ville, sur les habitants, dans l’architecture aussi. J’avais très envie de découvrir tout cela.

Qu’est-ce qui t’a poussé à réaliser ces deux séries, pardon, ces deux suites : « Tanger » et « Spazieren » ?

« Tanger », c’était donc un voyage.

« Je fais toujours des photos dans un lieu que je découvre. C’est le cas dans les lieux nouveaux, on a l’œil neuf. Mais là, c’était fort. La ville m’a particulièrement inspirée ».

Je fais toujours des photos dans un lieu que je découvre. C’est le cas dans les lieux nouveaux, on a l’œil neuf. Mais là, c’était fort. La ville m’a particulièrement inspirée.

« Spazieren », c’est au départ un jeu avec une amie dessinatrice. Elle m’invitait à partager un espace d’exposition. J’ai eu envie de la photographier dans une déambulation, de la prendre comme sujet, avec ses chaussures rouges que j’aimais. Je ne savais pas bien où j’allais. C’était une idée, puis ça s’est construit peu à peu. 

Spazieren – Marie Monteiro

Après 3 ou 4 séances, j’ai fait des tirages des images que je retenais et j’ai commencé à raconter une histoire à ce moment-là seulement. Disons que j’ai ajouté un ordre de défilement des images. J’avais certainement des idées en tête avant de commencer, mais je « faisais » ce que je ressentais, pas vraiment ce que je réfléchissais. Je ne suis pas une photographe conceptuelle, comme je le disais. Les photos parlent d’elles-mêmes.

« Elles portent leur propre mystère, elles n’ont pas besoin de mes mots. Je dis souvent que je photographie car je ne peux pas parler. Je préfère que d’autres y mettent les leurs, s’ils le veulent ».

C’était la première fois que je photographiais ainsi, avec un but d’exposition collective, par jeu.

Qu’as-tu essayé d’installer, comme ambiance ou comme sentiment, avec « Spazieren » ?

Je voulais du mouvement, de la vitesse, une ivresse, une marche effrénée. Une course un peu éperdue, un aller et un retour, des temps plus calmes, d’autres plus accélérés. Je la faisais courir. C’était une époque de ma vie peu facile. Je faisais beaucoup d’images, je travaillais beaucoup, j’avais besoin de ça. J’ai converti en noir et blanc les photos où le sujet fait face à l’objectif. Le reste est en couleurs.

Pourquoi des chaussures noires et des chaussures rouges ? Quel est le sens de ce changement de chaussures ? Ou de personnage ?

Cette paire de chaussures rouges est certainement le déclencheur de mon envie de faire des images avec elle. Après la deuxième séance photos, j’avais envie d’un « retour » dans la marche, que j’ai marqué avec le changement de chaussures. Je lui ai demandé de mettre des souliers noirs.

Quel serait ton propre scénario de ce « photoconte » ?

C’est drôle car je n’en ai jamais eu précisément. Même lorsqu’on a exposé la série, je n’ai pas mis de mots.

« Je préfère que les gens se racontent leurs propres histoires devant mes photos. Mais je pense que j’ai voulu, avec le recul, marquer en images cette course effrénée, vers quelque chose où la séduction est présente ».

Puis un retour, un revirement, où une sorte de déception transparaît.

Spazieren – Marie Monte

Dans quel ordre disposerais-tu les photos de « Spazieren » ?

Dans l’ordre qui figure sur mon site Internet…

On ne devine pas forcément qu’il s’agit de Tanger : as-tu voulu photographier Tanger spécifiquement, ou quelque chose de plus « universel », et quoi ?

C’est vrai, je crois que c’est le réflexe anti carte postale. Tout ce qui est emblématique des villes, en principe, j’évite. Il y a des exceptions bien sûr.

À Tanger, je résidais dans la médina. C’était en novembre. Les gens ne logent pas là en général. Ils s’y baladent mais dorment plutôt dans la Kasbah. Je n’ai croisé aucun touriste européen le soir. C’est ce que je voulais. Toutes les images sont prises dans ces deux quartiers anciens. 

C’est vrai que c’est plus universel de ce fait. J’aime sentir un quartier et me mêler aux gens. Commencer à y prendre des habitudes. Que ce soit à Tanger ou ailleurs, je m’installe toujours quelque part, sans trop en bouger du séjour.

« Une photo de rue, ça s’attend ».

C’est rarement un réflexe. Il faut attendre que les choses se placent comme il le faut. Si tout est bien en place, aligné comme on le veut, on déclenche. Je ne mitraille jamais. Je patiente.

Je pense que j’aime montrer des parts de ville, des lieux, sans les dévoiler vraiment, en laissant une part de mystère, d’imaginaire, que porte la photo.

Tanger – Marie Monteiro

Dans quelles circonstances as-tu pris la photo plus petite de la série sur Tanger, et celle en ocre et rouge avec la silhouette sur la terrasse ?

La première est prise dans une rue qui monte, un soir en balade, dans la Kasbah. Il y avait cette famille qui marchait devant moi, dans le noir. Une voiture est arrivée, j’ai attendu que les phares éclairent la rue, puis les jambes des personnes. J’aime les photos de nuit, et les lumières artificielle des villes. C’est un de mes terrains favoris.

La deuxième est prise de ma fenêtre de chambre d’hôtel, la nuit. Là aussi, j’ai attendu et espéré que l’homme qui prenait l’air se place bien. Et il s’est posté là, au-delà de mes espérances, j’avais l’impression qu’il me regardait.

Propos recueillis par Alain André. La Rochelle, le 2 février 2019

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