Michèle Berthelot : « L’atelier m’a obligée à structurer mon écriture, faire des choix »

Une rencontre avec le destin a conduit Michèle Berthelot à effectuer un job d’été en service psychiatrique. Elle y sera infirmière pendant quarante ans… Une fois à la retraite, elle a eu envie de raconter l’histoire dont elle a été le témoin. Afin de l’écrire, elle s’est tournée vers les ateliers d’écriture d’Aleph. Ainsi a commencé le parcours du manuscrit « Le Petit Homme pendu au portemanteau », aujourd’hui publié. Nous l’avons rencontrée.

Extrait : « Il m’offre des iris bleus. Souvent. On s’enroule dans son lit. Un jeu d’amants. Je n’y dors pas. Lui voudrait que je m’enfouisse dans cette chaleur de ses draps, de ses bras d’homme. »

L’Inventoire : Vous avez été infirmière en psychiatrie pendant 40 ans. Comment êtes-vous arrivée à l’écriture ?

Michèle Berthelot : L’écriture était en moi bien avant que je sois infirmière en psychiatrie. Dès l’adolescence c’était pour moi une arme secrète qui fixait la rêverie et les rêves, les affects et toutes les angoisses  du monde des adultes, mais dans mon entourage c’était une activité réprouvée. J’ai été punie pour cela, avoir osé écrire des poèmes d’amour à un jeune amoureux et pourtant ce n’était pas des poèmes érotiques !

Des événements de vie m’ont obligé à travailler très tôt, mais écrire m’était une nécessité, un souffle vital et lorsque j’ai été en retraite, enfin, j’ai pu me laisser aller librement à élaborer des projets d’écriture. J’en avais plusieurs, mais celui qui m’importait en premier lieu était lié à l’activité professionnelle que je venais de quitter et qui m’obsédait depuis plusieurs années. J’avais une scène fixée dans ma mémoire depuis mes débuts professionnels, qui m’avait accompagnée tout au long de mon travail et s’écrivait en moi comme un besoin de réparation.

Mon projet initial était donc d’écrire au sujet de la maltraitance dans les institutions, de mettre noir sur blanc ce constat que  quarante ans, cinquante ans plus tard, elle est toujours là, différente sans doute mais tout autant destructrice et déshumanisante. Cependant au cours du temps j’ai modifié mon projet. J’ai eu envie d’écrire plus simplement sur ces rencontres singulières qui ont marqué mon cheminement de soignante.

Comment vous est venue l’idée de suivre un atelier d’écriture ?

Pour m’atteler sérieusement à ce travail d’écriture, il m’importait d’intégrer une école d’écriture. Je me suis donc inscrite aux ateliers d’Aleph.

Je souhaitais me donner les moyens que je n’avais pu me donner dans ma jeunesse, me donner aussi un réel espace d’écriture, légitimer mon projet, m’obliger à aller au bout, ma difficulté étant de toujours laisser les choses  en suspens, de ne rien terminer.

J’ai suivi la formation générale à l’écriture  littéraire sur deux ans en groupe. Actuellement je suis la formation Nouvelle. C’est au sein de cet atelier avec Sylvie Neron-Bancel que j’ai pu prendre conscience de l’abstraction de mon projet initial, que je n’étais pas seulement un œil derrière une serrure mais que mon écriture signait aussi un « je » engagé. La dynamique du groupe m’a beaucoup apporté par sa richesse et le respect des échanges.

L’atelier d’Aleph m’a obligée à structurer mon écriture, faire des choix, un garde-fou pour ne pas m’égarer sur des chemins de traverse, élaguer. Et surtout j’ai pris conscience de l’autre, le lecteur que jusque-là je n’avais pas bien considéré. Lire mon texte et l’entendre lu dans le cadre de l’atelier lui a donné une autre consistance, une force. Je me suis appuyée sur l’idée d’un texte non plus à lire mais à entendre.

« Je n’étais pas seulement un œil derrière une serrure; mon écriture signait aussi un « je » engagé. La dynamique du groupe m’a beaucoup apporté par sa richesse et le respect des échanges ».

Vous avez été très marquée par une scène aperçue dans le cadre de votre travail, cela a-t-il été le déclencheur de l’écriture et quand ?

Cette scène, traumatique pour moi, d’un homme accroché à un portemanteau se rappelait à ma mémoire assez régulièrement  Elle disait tant de la vulnérabilité d’une personne dont on pouvait facilement faire un jouet, de la bêtise des soignants qui avaient ce besoin de se défouler pour contrer la violence institutionnelle qui pouvait éclater à tout moment. J’avais envie d’écrire à partir de cette scène, cela m’obsédait.

Cependant le véritable déclencheur de l’écriture a  certainement été d’entendre au théâtre ce très beau texte de Charles Juliet « Lambeaux » qui charnellise une vie de souffrance à l’intérieur des murs clos de la psychiatrie. J’ai lu ce texte et sans doute a-t-il oeuvré inconsciemment en moi car je me suis autorisée à écrire.

Le livre que vous avez publié est-il le fruit d’une urgence ?

Ce livre était le fruit d’une urgence quand j’en ai commencé l’écriture, un témoignage qui ne pouvait attendre. L’écrire m’aiderait à chasser les fantômes de la culpabilité devant les souffrances rencontrées et l’impuissance qu’en tant que soignante j’ai souvent ressentie. Beaucoup des personnes croisées et soignées en psychiatrie marquent à jamais la mémoire des soignants qui les accompagnent. Il m’importait de les faire exister quelque part, autrement, non plus dans ma seule mémoire mais dans une mémoire plus collective. Écrire était comme une réparation.

Quand on commence à écrire à un certain âge, il y a toujours une urgence.

Je n’ai cependant pas écrit ce livre rapidement. Il m’a fallu environ deux années, prendre confiance, dépasser des moments de doute, d’insatisfaction quant à mon travail d’écriture. Dire la folie est difficile, c’est un endroit plutôt sombre, s’y aventurer pour le lecteur, risqué.

Pourquoi avoir choisi le style du fragment ?

J’aurais juste pu me balader dans les murs et raconter mille faits que contiennent les murs. J’ai choisi le fragment pour mettre l’accent sur la souffrance, la solitude de ces personnes humainement perdues, dont je reconstruisais un  bout d’histoire sur le papier, celui de leur passage en psychiatrie. Ces rencontres tellement différentes, ont été des rencontres importantes pour moi, qu’elles soient de personnes soignantes ou soignées. Le fragment les démarque, leur donne une identité, une stature. Le fragment est utile aussi à mes propres mouvements personnels.

Pourquoi avoir choisi l’auto-publication et comment avez-vous fait le tri parmi toutes les solutions possibles ?

Au début loin de moi l’idée de publier mais au fil du temps et encouragée dans l’atelier et par Sylvie Neron-Bancel, m’est venue l’idée que je pouvais transmettre cet écrit. Inexpérimentée en matière d’édition, j’ai adressé mon manuscrit un peu au hasard à plusieurs maisons d’édition.

Un échec décourageant pour moi. J’ai failli abandonner l’idée d’une publication, puis j’ai envisagé l’auto-édition. Je me sentais encore bien seule devant ce monde inconnu pour moi. Et j’avais besoin d’une rencontre concrète. On m’avait parlé d’E-Zaboo editions , qui avait l’avantage d’être proche de  Thonon où j’habite. J’ai rencontré  Marc et Isabelle Ravier à la tête du projet associatif d’E-Zaboo, une belle rencontre. Leur projet associatif s’est construit entre autre, avec l’idée d’apporter un accompagnement à des jeunes avec peu de moyens qui voudraient s’essayer à l’écriture et d’encourager leurs projets.

Marc Ravier écrit lui-même et à ma grande surprise j’ai découvert qu’il était aussi un infirmier en psychiatrie à la retraite. Nous avons ainsi avancé le projet de publication.  Une boucle qui se bouclait.

Si vous pouviez donner un conseil à qui veut s’auto-publier lequel serait-il ?

Il m’est difficile de donner un conseil, je reste autant inexpérimentée en matière d’auto-édition que d’édition. Je ne souhaitais pas une diffusion en ligne de mon livre. Je n’ai frappé qu’à une seule porte au hasard, la bonne pour moi, qui m’a apporté une réponse qui m’a pleinement satisfaite. J’ai eu le sentiment de gagner en liberté, de ne pas trop me prendre la tête.

Une fois édité, avez-vous diffusé ce livre dans votre entourage professionnel ?

Beaucoup de mes projets pour partager ce livre ont été remis à plus tard. Je veux d’abord avoir la possibilité d’en faire la lecture de quelques passages. En librairie ou médiathèque, quand se rassembler dans un lieu culturel sera possible. J’ai été déçue de ne pouvoir le faire au moment où il a été terminé mais je me suis fait une raison, la diffusion de ce livre n’est plus une urgence pour moi et transmettre à mon entourage professionnel n’est pas aussi important que sensibiliser un autre public.

J’ai écrit aussi ce livre pour une amie qui allait avoir 70 ans, qui m’avait beaucoup apporté professionnellement et soutenu dans mon travail d’écriture. Je voulais en faire une lecture avant de le lui offrir. Il m’importe de transmettre ce texte par voix orale. Toute l’émotion de cette histoire, de mon histoire, je ne m’autorise pas encore à la partager. La part de poésie passe par l’oral.

Peut-on se procurer ce livre et si oui, où ?

Actuellement en me contactant ou en contactant E-Zaboo éditions.

Qu’a changé dans votre vie cette publication ?

Cela est un aboutissement mais comme pour la psychiatrie, et comme je le dis page 12 du livre, j’ai un peu appris, un peu seulement ! J’ai aussi pu passer à autre chose, laisser de côté ce qui avait été une parenthèse, me frotter à un nouveau projet d’écriture, éloigné d’un réel enfermant. Et sans urgence aucune.

Je compose avec un temps différent.

Inventoire

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