Par Solange de Fréminville

Ce texte, écrit en première année d’atelier régulier est le récit d’une panne. La proposition était d’écrire un récit en 3 temps démarrant par les phrases suivantes : « Tout se passa comme si »…  « Sauf qu’en ce temps-là »… « Mais finalement »…

Écrire qu’on voudrait écrire c’est déjà écrire. Écrire qu’on ne peut écrire, c’est encore écrire. Une façon comme une autre d’opérer le renversement qui est à l’origine de tant d’audacieuses entreprises: faire du périphérique le centre, de l’accessoire et de la pierre de rebut la clé de voûte. Marcel Benamou « Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres ».

Tout se passa ainsi.

Tout se passa comme si je n’avais jamais écrit. Les trois phrases de la proposition d’écriture noircissaient le tableau de papier et paralysaient mon imagination.

Le blocage était collectif. Une connivence de potaches nous a rapprochés quelques minutes; on blaguait, on avalait les derniers chocolats. Les uns trouvaient la proposition trop scolaire, les autres trop ouverte. Je me raccrochais autant que je pouvais à l’inhibition générale pour atténuer la mienne. Mais un à un, ils se mettaient à écrire.

Marie, comme d’habitude, s’était calée sur son coude gauche et sa main droite semblait téléguider sa plume sur la feuille. Véronique avait plongé dans son cahier, Gilbert démarrait d’un air déterminé qui m’accablait, mais il relevait souvent la tête, regard dans le vague, en se grattant la barbe. Bérénice, sourcils froncés, stylo posé devant elle, agitait son pied, tournicotait ses cheveux. Cela me rassurait encore un peu. J’ai cherché plusieurs fois le regard d’Édith qui paraissait comme moi, mais apparemment sans angoisse, en quête de sujet. Kim avait l’air perplexe. Elle tâtait les contours de son visage et s’était emparée de son crayon mine – je n’avais jamais remarqué son taille-crayon jaune à récipient -. Bérénice commençait à écrire; elle enroulait encore ses cheveux. Et je restais désespérément en panne. Des mots me venaient pour décrire ce qui se passait autour de moi, puis se dérobaient. Ma détresse était totale. J’étais la seule, la dernière, dont la page était blanche.

Maintenant Gilbert se frottait le nez, Marie était presque couchée sur la table, quant à notre animateur, il s’était engouffré dans une lecture qui l’absorbait complètement.

Je ne pouvais rien attendre de personne.

Divers « Tout se passa comme si » se sont proposés à moi.

« Tout se passa comme si le médecin lui annonçait qu’elle était enceinte »… La femme aurait déjà six enfants, elle rêverait de garder celui-là mais son mari ne supporterait plus de la voir pouponner… Ou plutôt, elle n’en voudrait plus, mais son mari si! Des scénarios dignes d’une Cosette sans Hugo ou de séries télévisées guimauve ont surgi, aussitôt censurés.

« Tout se passa comme s’il la voyait pour la première fois… » Retour de flamme d’un vieil époux, ou bien découverte amoureuse d’un ancien camarade d’école? Mélo. Je n’oserais pas!

Pourquoi pas le genre fantastique? « Tout se passa comme si cette vieille maison en haut de la colline, les attendait. Quand ils poussèrent la porte…. ». Et là, plus rien… « Sauf qu’en ce temps-là, la demeure était habitée par un étrange savant sur lequel couraient les rumeurs les plus folles… ». Mais Frankenstein n’était pas au rendez-vous, et je n’avais pas le talent d’une Mary Shelley !

Et puis d’autres « Tout se passa comme si », et comme si, et comme ça, avortés, qui me renvoyaient à mon imagination stérile.

Et sur ma feuille, rien ne se passait! J’ai soupiré tellement fort que plusieurs regards un peu absents se sont levés vers moi.

L’air dubitatif, Édith a consulté le dictionnaire. Son doute me réconfortait.

Tout se passait comme si j’allais, tout le reste de l’après-midi, observer les autres, sensible à leurs hésitations muettes, aux rebonds de leur imagination galopante, alors que moi, je m’affaissais sous la table. Ça ressemblait dangereusement aux jours où je séchais sur mes devoirs d’école.

Sauf qu’en ce temps-là, je n’avais pas encore compris que rien ne servait de se comparer aux autres pour se mesurer à soi. Sauf que j’étais là pour mon plaisir.

Et si j’essayais, pour conjurer la panne, un « Tout se passa comme si une illumination l’avait saisie,… Et pourtant, en ce temps-là, elle n’avait encore aucune confiance en elle… Mais finalement, tout lui sembla facile… ». Pas vraiment de quoi construire la trame d’un best-seller!

J’ai eu besoin d’un ixième café.

Ça m’a réchauffée, je me suis rappelé qu’il y aurait encore du soleil quand nous sortirions de la pièce sombre où nous étions enfermés.

Et puis, j’ai pensé à ces écrivains dans l’impossibilité d’écrire pendant parfois des années. Si cela pouvait atteindre les meilleurs, comment prétendre pisser de la copie sur commande, moi l’apprentie écrivante, sous prétexte que j’étais là de mon plein gré?

Malgré ma tentative de me ressaisir, la vision des pages sans ratures de Marie m’a démoralisée. Le stylo de Bérénice lui est tombé des mains, je m’en suis réjouie. Marie relisait son texte tranquillement, avec un demi-sourire satisfait. Ça m’a exaspérée.

A mesure que chacun achevait son récit, les bruits ont augmenté. Des mains fouillaient dans un sac, classaient fébrilement les feuilles manuscrites, la bouilloire s’est remise à chauffer, quelqu’un se raclait la gorge avant la lecture, Kim taillait son crayon. La détente des corps et les soupirs disaient la satisfaction de l’ouvrage accompli. Quant à moi, j’étais de plus en plus crispée, plaquée contre ma chaise. Je ne saurais pas quoi dire de ma panne, et encore moins comment la qualifier, quand serait venu le moment de lire nos textes.

Mais finalement, quand l’animateur nous a suggéré d’arrêter, il m’est clairement apparu qu’enfin je tenais mon idée.

Tout se passa alors comme si depuis le début, je n’avais eu que celle-là. Puiser mon inspiration là, autour de moi.

Solange de Fréminville

Solange de Fréminville anime à Aleph-Écriture des ateliers réguliers, l’«Atelier du contemporain», et la formation d’animateurs. Venue des sciences humaines, formatrice, consultante, passionnée par les ateliers d’écriture, elle a choisi d’y investir son expérience. 

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