“Petit gibier”de Rita Dutan et “Au passé composé” Sabrina Péru

Il y a un mois, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « Les orages » de Sylvain Prudhomme (L’arbalète Gallimard, décembre 2020). Parmi les 70 textes reçus, nous en avons sélectionné 10. Voici les textes de Rita Dutan et Sabrina Péru.
Rita Dutan
Petit gibier

Les deux cheminées flambent. Des tables couvertes de draps sont réunies en une seule, traversant la salle dans sa longueur. Les chasseurs et leurs femmes s’y répartissent, en groupes animés. Les enfants ont déserté leur table ; ils reviendront au dessert. Tous se sont levés très tôt ce matin. La chasse pour les hommes, la cuisine pour les femmes. L’air froid, l’exercice, le vin, la « bonne chère » rubicondes les faces et les propos. Le repas commencé en début d’après-midi, s’éternise. Les chiens fourbus sont effondrés dans les coffres des voitures. Les carniers ont été vidés. Les petits corps, têtes cassées, regards éteints, becs ouverts, morts d’aujourd’hui ont été attribués et sont remisés.

Il n’y a pas d’odeur, ni de sang ni de crime.

Je ne fais plus partie des petits. Je ne suis pas à l’aise avec les adultes. Je reste m’ennuyer à table. Je pense au collège demain, à mes leçons. L’ombre commence à tomber. Personne ne s’en inquiète.

André me fait des signes en biais à travers la table. Il fait des grimaces pour rire. Je suis déconcertée, je ne peux pas le quitter des yeux. Il accentue ses mimiques.

Brusquement, il se lève. Comme il est gros, il se dégage difficilement du banc. Quand il passe devant moi de l’autre côté de la table, il me fait signe de le suivre.

Alors… Je me lève ? Je le suis ?

Sa femme m’interpelle : « Viens m’aider à chercher les desserts. »

C’est moi que sa femme interpelle, mais c’est lui qu’elle regarde.

La chasse est finie.

Sabrina Péru
Au passé composé

Il porte son verre à ses lèvres et me sourit avec malice. Et soudain, je sais. Je sais à la minute même où il trempe ses lèvres dans sa bière insipide, sans âme, que l’on boit sans soif dans ces fêtes parce qu’il faut bien faire quelque chose, parce qu’il faut bien faire comme les autres, je sais que je le trouve attendrissant et réconfortant, comme cette bière que l’on sait être toujours là mais qu’on n’apprécie plus vraiment.

Je repense à ces soirées d’été lorsque même sans se parler, on savait se chercher. J’aimais sa voix, ses yeux ; sa façon de me provoquer, je rentrais chez moi et me refaisais le film, y ajoutais de la couleur. Je ne lui disais rien de mon trouble et agissais comme cette amie amusante et légère, riant à ses traits d’humour, rétorquant de plus belle, espérant secrètement que toutes ces piques à mon adresse n’étaient que flèches d’amour, déguisées en maladresse. Désir enfui, déserts enfouis. À la seconde même où il boit cette gorgée de bière insipide, où le liquide disparait derrière cette bouche que j’ai tant rêvé d’embrasser. J’observe ce visage que j’ai si souvent scruté, je le trouve beau. Comme un tableau. Qu’on expose et qu’on ne veut plus toucher. Il est magnifique, mais il n’a plus rien de magique. Amour, jeunesse, tout s’est envolé.

Il continue, comme si les années n’étaient pas passées, il déguste sa bière comme si ce n’était pas sa dernière, notre dernière. Je lui réponds, je ris et commande un verre de vin. Je l’aime, mais au passé composé.

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