Vos textes à partir de L’Affaire Arnolfini de J.P. Postel (2/2)

Il y a 15 jours, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir de l’Affaire Arnolfini. Nous avons sélectionné 8 textes parmi tous les textes reçus, que nous publions en 2 posts. Bonne lecture!

 

C. Reinhard

 

L’ombre verte de la nuit a inondé la rue,

Balayé les passants, vidé la ville.

Seul un bar éclairé résiste encore,

Branche de hasard, îlot de lumière

Où ont échoué trois oiseaux de nuit.

Dos tourné, granit solitaire

Un homme boit avec application

L’alcool descend, l’oubli monte

Le crabe a eu raison de sa femme.

Le couple reste attablé au comptoir

Inutile de se parler, plus rien à dire

Entre ses mains elle tient la preuve

Cela n’importe plus, la trahison

Brûle irradiante mais tarit la parole

Lui reste encore, fume une cigarette

Rien n’est décidé, tout est possible

En cette nuit ici dans ce bar même.

Seul le barman, timonier spectateur

Sait où mène ce bateau immobile.

C.R.

 

Annick H. Bellan

Dans le vide obscur de la nuit

C’est l’heure des solitudes. Des vraies. Des solitudes à deux. Ou à plusieurs. Tous, toutes, seuls, au milieu des autres.

Tout est vide dans les rues alentour. Tout est obscur, sauf le bar où la lumière puissante des néons au plafond éclaire un peu de trottoir à travers les grandes baies vitrées.

Assis au bar, un zinc en triangle peint en rouge, un homme et, plus loin, un couple. La femme est habillée comme un samedi soir d’été, en robe décolletée, les cheveux lissés, le maquillage sûrement un peu tourné à cette heure chaude de la nuit. Les hommes sont en costume et en chapeau.

Pas un bruit de conversation. On n’entend que le grésillement des néons et, par moment, le ronronnement d’un réfrigérateur caché sous le zinc.

Ils ne se regardent pas. Ils ne regardent personne. Ils se sont placés de telle sorte à ne pas se voir. Chacun a son bout de décor vide devant lui.

Ils ne touchent pas leurs verres, vides aussi. Ils ne bougent pas, leurs bras croisés posés sur le zinc rouge. Ils regardent vers le sol. Ils regardent vers le vide.

Le barman, presqu’un marin en béret et veste blanche, est penché au centre du triangle, immobile lui aussi. Ses mains sont plongées sous le bar, comme dans un évier. Mais il ne lave rien. Il ne bouge pas plus que les autres, le regard fixé sur le rectangle noir de la vitre, plus loin devant lui.

Ils sont tous immobiles. Tous impuissants. Emportés dans ce vaisseau fantôme transparent, lancé à grande vitesse à travers le vide absolu et obscur de la nuit.

A.HB

 

Marie Coucaud

Tu allumes une nouvelle cigarette. Tu aspires la fumée, la recraches,  puis tu bois une gorgée de whisky. Tu te tiens obstinément coi depuis que tu m’as donné de l’argent pour « couvrir les frais ». Je fixe ce billet de cent dollars avec avidité comme s’il n’était pas réel, comme s’il allait s’enflammer, comme s’il allait se réduire en un petit tas de cendres sur le comptoir si lisse et si propre de ce café où se réfugient ceux que la nuit pousse hors de chez eux. Ton profil se détache sur la surface noire de la vitre. Ton nez pointu et allongé étend son ombre aquiline sur tes lèvres si minces qu’elles s’effacent dans le dédain muet de ton visage. Ton nez m’a toujours effrayée par sa sévérité. Ta main, décharnée, comme la serre d’un faucon, ne se déploie que pour attraper ton verre, comme si tu t’astreignais à faire le moins de gestes possibles de peur de me frôler par mégarde. Ton dos s’arrondissant, tes épaules disparaissent, et tes yeux, au regard si acéré, me fuient.

Quand il se penche pour prendre un verre sous le bar, le serveur blond, au visage poupin, nous jette de temps à autre des coups d’œil interrogatifs. Je devine un vague soupçon de sympathie dans son regard. Il a dû tout entendre de notre conversation.

Je frissonne soudain dans ma robe écarlate trop voyante. Elle semble afficher mon infamie. Mais, rassure-toi, ma honte se dissoudra dans les flots sanguinolents qui s’écouleront de mon ventre percé. Et lorsque, dépourvu de vie, mon ventre ne sera plus qu’une cavité vide et creuse, froidement, loin de moi, tu t’envoleras.

M.C.

 

Clairon

Noctambules, by Clairon

 

Ils ne savent plus ce qui les a jetés là, dans ce café à angle droit.

Longtemps ils y avaient pensé, l’un et l’autre, dans le désordre : des années plus tard, un soir se revoir, se perdre loin des regards, quelques regards à peine pour faire le garde-fou, quelques présences qui veillent, ou surveillent ces deux-là, qu’ils ne fassent pas de bêtises.

Autour de la table, ils n’ont pas voulu manger – noués. Boire un verre, oui – rouge la robe trouvée la veille, se sentir belle, libérer les cheveux pour la flamme. Deux histoires en deux heures, des sourires ternes, des gênes, et puis ça s’est tari, alors elle a rougi, puis a demandé l’heure. Il est tard peut-être ? Alors il s’est levé.

Accoudés au comptoir, déjà ils se détournent, quand les regards convergent vers le serveur du bar : combien on vous doit ?

Ils auraient tant aimé s’aimer à se vautrer, là sur les canapés, ne pas y résister, et courir l’un vers l’autre pour mourir ou revivre.

C’est certainement d’y avoir trop pensé.

Vous pouvez tout garder, dit-elle en tendant le billet, tandis qu’il allume une cigarette.

Merci, au revoir.

Bientôt ils sortiront du bar. Elle aura un peu froid. Elle tournera à droite pour prendre le métro. Las, il restera sur le trottoir, face aux lumières du comptoir, où il retournera pour prendre un dernier verre, près d’un homme à chapeau. Ne pas rentrer déjà.

Dehors la nuit est déserte.

Des mots résonnent encore, qui ne lui étaient pas destinés.

Vous pouvez tout garder.

Merci, au revoir.

C.

Photo de couverture: Joël Meyerovitz

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