« Rendez-vous sur l’autre rive », Jay McInerney de l’autre côté du paradis

Rendez-vous sur l’autre rive, est le 4ème volet de la saga de Jay McInerney sur la vie de Corrine et Russel, un couple de New-Yorkais, croqué entre célébrité et excès. Le couple de Trente ans et des poussières en a désormais soixante, et l’époque n’est plus au sex, drogue and rock’n roll mais à l’épure, au sérieux et au régime vegan. Un roman sage et émouvant écrit par un écrivain perdu dans une époque qui n’est plus la sienne.

Dans ce titre clin d’œil à De l’autre côté du paradis, de Fitzgérald, c’est bien en effet la métaphore d’une époque qui se termine que Jay McInerney saisit, et si le fentanyl a remplacé la cocaïne, ce n’est pas un progrès.

Le roman débute au moment où s’annoncent les premiers signes de la pandémie, eux-mêmes annonçant une fin de partie générale. Celle du plaisir de manger au restaurant, d’aller à des vernissages, d’organiser des fêtes ou de se mélanger aux autres sans précautions. Après, le monde ne sera plus tout à fait pareil, on en aura connu les limites, un avant-goût de mort continuera à planer sur l’économie mondiale et les images d’agonie resteront gravées à jamais, comme un rappel de sa propre finitude et de la vanité de tout projet.

Nous retrouvons donc Russel Calloway, éditeur à succès, amateur de livres bien écrits et de vins millésimés importés. A la tentation de la chair a succédé celle de la bonne chère, la nourriture, le vin. On ne fume plus à New-York, on ne baise plus non plus. On inaugure de nouveaux restaurants et on entretient de vieilles amitiés. Caroline Calloway dirige une coopérative de redistribution de nourriture et culpabilise d’une aventure extra-conjugale passée. Leur fille lance un restaurant branché et Jérémie, leur fils, tracte pour Bernie Sanders tout en sortant avec une fille aux cheveux rayés qu’il n’ose pas présenter à ses respectables parents. Ainsi, les enfants sont grands maintenant. Tandis que nos héros se sont assoupis dans une vie bourgeoise un peu ennuyeuse, Russel tente une dernière fois de fuir, en tombant amoureux d’une jeune autrice pleine d’intelligence et de talent. Oui mais… N’est-il pas trop tard pour un dernier baroud d’honneur ? La quiétude conjugale n’est-elle pas la seule chose qu’il ne doit pas risquer ? Comme pour les personnages de Zelda et Scott Fitzgerald de L’Envers du Paradis, l’entrée dans l’âge mur ne sera pas tendre avec eux, ni la nuit. Peut-être parce que l’énergie de la jeunesse a disparu, que ce futur toujours à inventer rendant chaque élan innocent, chaque erreur, flamboyante, et chaque idée infinie demande à présent trop d’efforts, trop d’imagination. Trop de carburant pour retrouver la vie telle qu’elle s’était dessinée à vingt ans sans la conscience du temps qui passe et des efforts à fournir pour arriver à sauver ses rêves.

Même s’il est question de désillusions vagues, d’amours connues par cœur, le roman n’en est pas moins captivant, tant dans la forme que le fond, car il s’agit d’un roman classique, à la chronologie linéaire et en cela, efficace. On en vient à s’interroger sur le grand nombre de romans déstructurés lus ces dernières années, pour se demander si finalement, la manière de raconter une histoire du début à la fin n’est pas préférable, en tout cas pour ce type de sujet, entre chronique d’atmosphère et portrait de couple. Construit comme une longue nouvelle de 300 pages, le roman ne développe en effet qu’un motif, celui du compte à faire d’une vie, quand celle-ci est en voie de se terminer. Dans cette affaire il n’y a pas de gagnant et pas de perdant, seule compte, la vie, l’amour. La mort.

Danièle Pétrès