Richard Ford : écrire le franchissement des frontières

rich fordPar Georgia Maklhouf

Il est sans doute le seul écrivain à avoir reçu et le prix Pulitzer et le PEN/Faulkner Award pour un même roman, Indépendance paru en 1996. Il revient sur le devant de la scène avec Canada  un des succès de cette rentrée littéraire. Il était à Paris pour participer au Festival des écrivains du monde organisé par l’Université de Columbia et la BNF et rencontrer ses lecteurs.

Richard Ford est né en 1944 à Jackson, dans le Mississippi. Il n’a que huit ans lorsque son père est victime d’une première crise cardiaque, et le jeune Richard passera une grande partie de son enfance auprès de son grand-père, propriétaire d’un hôtel dans l’Arkansas. Son père décèdera en 1960. Etudiant en management hôtelier tout d’abord, il se tourne ensuite vers des études d’anglais et devient enseignant. Richard Ford se défend de s’inspirer de sa propre vie dans ses ouvrages et affirme que son talent consiste avant tout à inventer des mondes et des personnages, mais néanmoins, on peut repérer la trace de ces quelques éléments biographiques dans son œuvre et en particulier dans son dernier roman Canada, qui vient de paraître en français.

On y retrouve ainsi la figure de l’adolescent, confronté à une situation radicale dans laquelle ses parents sont incapables d’assurer leur rôle de parents et forcé donc de ne compter que sur lui-même. A la mort de son père, Ford a le même âge que Dell Parsons dans le roman, lorsque ses parents sont arrêtés. Le décor d’un hôtel où le jeune Dell est forcé de travailler au lieu de continuer à aller à l’école semble également emprunté au passé de l’auteur, tout comme le métier d’enseignant qui est celui de Dell dans la troisième partie de l’ouvrage. « C’est alors que je suis tenté de leur parler de mes jeunes années dans leur entier, dira le narrateur. De leur dire qu’enseigner, c’est pour moi mettre en acte le refus opiniâtre de les abandonner, et que c’est la vocation d’un garçon qui adorait l’école. » Ces lignes elles aussi, ont un écho autobiographique et elles mettent la question de l’abandon au cœur du récit. Mais Canada brasse en outre nombre de thèmes qui sont ceux des grands romans américains : l’errance dans la géographie des grands espaces, des villes improbables et des confins ; la construction de l’identité et la difficulté de l’appartenance alors que la vie sociale est marquée par la mobilité et le provisoire ; l’apprentissage de l’âge adulte dans un environnement hostile en inhospitalier. Car c’est de frontières que parle in fine Ford, frontières physiques et psychiques, frontières que souvent l’on traverse sans l’avoir choisi : « Ma métaphore centrale est toujours le franchissement d’une frontière ; l’adaptation, le passage progressif d’un mode de vie inopérant à un autre, fonctionnel celui-là. Il s’agit parfois d’une frontière qui, franchie, ne se repasse pas ». Et ce franchissement, imposé à Dell et à sa sœur jumelle, est annoncé dès les premières lignes du roman dans un incipit saisissant : « D’abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C’est le hold-up qui compte le plus, parce qu’il a eu pour effet d’infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d’abord ».  Ce hold-up de pacotille, aussi mal pensé qu’exécuté, parce que les parents ne sont évidemment pas des criminels mais des individus dans l’impasse, va avoir pour conséquence de priver des enfants de quinze ans de protection et de repères. Comme le dit si joliment le narrateur qui rapporte un rêve : « Mes parents ont rapetissé jusqu’à me laisser tout seul ».

De ce beau roman, dense et sombre, Ford dit qu’il s’agit de son ouvrage le plus ambitieux. Commencé comme une nouvelle en 1989, il y revient vingt ans plus tard avec l’envie de le reprendre et de le développer. Entretemps, il en a entreposé les premières pages dans son congélateur, une habitude qu’il a gardée de l’enfance raconte t-il, car sa famille habitait une région pauvre où les incendies de maison étaient fréquents, et sa mère conservait les papiers importants au réfrigérateur. Il souhaite situer une partie de l’intrigue dans le Saskatchewan, province « irrésistiblement belle » de l’ouest du Canada située dans les Prairies et bordée par le Manitoba, l’Alberta, et les États américains du Montana et du Dakota du Nord. Son nom vient de la rivière Saskatchewan, mot de la  langue cree  qui signifie « rivière rapide ». Ford raconte qu’il a découvert cette région dans les années 1980 en compagnie de son ami Raymond Carver avec qui il chassait, et que depuis lors, le désir de situer là l’un de ses romans lui était resté. Il dit aussi que tout ce qui lui est arrivé de bien, littérairement parlant, c’est avec Carver qu’il l’a partagé.  Quant au côté sombre de ses œuvres, il le reconnaît sans peine ajoutant néanmoins que « dans mes livres, il est surtout question de résilience et de rédemption ».

Voilà qui renvoie à nouveau, même si de façon oblique, à la biographie de Ford. L’écrivain raconte d’ailleurs volontiers que c’est malgré, ou plutôt en raison d’une dyslexie, qu’il a développé un grand intérêt pour la littérature, affirmant que cette dyslexie l’obligeait à être un lecteur attentif et réfléchi. L’écriture viendra plus tard, mais procède du même mouvement d’attention au monde et de réflexion. A ce propos, Ford cite Don de Lillo qui affirme que l’écriture est une forme particulière, « une forme concentrée de pensée ». Il ajoute qu’écrire lui a permis de connaître le monde. « L’idée que développait Hemingway selon laquelle vous ne devriez écrire que sur ce que vous connaissez me paraît être une idée totalement folle. Parce que vu l’endroit et les circonstances dans lesquelles j’ai grandi (un trou paumé du Mississippi, chez des parents qui n’avaient pas d’instruction), j’aurais dû ne rien connaître du tout… La seule façon dont je me suis mis à connaître le monde était par le biais de mon imagination: en devenant écrivain et en écrivant sur des choses que je ne connaissais strictement pas. Tout simplement parce qu’elles m’intéressaient et que j’avais envie d’en apprendre plus sur elles ». Il affirme vouloir écrire pour la sorte de lecteur qu’il était lui-même à l’âge de 19 ans, c’est-à-dire un lecteur qui commence à comprendre que le monde est un mystère et que la littérature peut l’aider à y voir plus clair, à composer avec les difficultés de la vie. Il évoque l’émotion avec laquelle il a lentement « déchiffré » Absalom Absalom de Faulkner et cite l’immense auteur qui affirmait que « la littérature suspend la vie afin de l’examiner ».

Le premier roman de Ford, Une mort secrète, l’histoire de trois marginaux qui se retrouvent sur une ile située sur la rivière Mississippi, Ford le publie en 1976. Il est suivi par un deuxième, Le Bout du rouleau, en 1981. Malgré de bonnes critiques, les ventes de ces deux livres  restent médiocres et Ford met l’écriture entre parenthèses pour devenir journaliste sportif. Il y revient en 1982 et travaille à Un week-end dans le Michigan, ouvrage qui parait en 1986. C’est l’histoire d’un écrivain raté qui devient chroniqueur sportif tout en traversant une crise existentielle due à la mort de son fils aîné. Ce roman marque un tournant: le magazine Time le classe dans sa liste des 5 meilleurs romans de l’année et il est finaliste pour le PEN/Faulkner Award. Ce succès est suivi par celui de Rock Springs en 1987, un recueil de nouvelles. Les critiques littéraires comparent alors le style de Ford à celui de Raymond Carver et Tobias Wolff. Une saison ardente publié en 1990 remporte le prix du meilleur roman américain de l’année. En 1995, Ford publie Indépendance, suite d’Un week-end dans le Michigan, avec le même personnage de Frank Bascombe, désormais agent immobilier. Ce livre remporte le PEN/Faulkner Award et le Pulitzer. C’est la consécration.  

On retrouvera Bascombe une troisième fois dans L’état des lieux alors que le héros vient de découvrir qu’il a le cancer. Pourtant Ford se défend d’avoir cherché à inventer un héros récurrent. « A aucun moment je ne l’ai prémédité, affirme t-il.  Quand j’ai écrit Indépendance, Bascombe s’est littéralement imposé à moi comme narrateur. Sa voix m’obsédait. Il n’y avait que lui qui pouvait parler, penser cette histoire. Sur le moment, je me suis dit que c’était une erreur. Et puis j’ai laissé la voix de Frank Bascombe prendre possession de l’histoire et la forme s’est imposée à moi. Il ne faut jamais aller contre la voix, vous savez! Jamais… La voix, c’est ce qu’un écrivain, lorsqu’il débute un nouveau livre, s’échine à essayer de trouver. Moi, je l’avais trouvée avec Bascombe. Pas question de la lâcher ! »

Trouver la voix est affaire de rythme, de sonorités, d’attention au lexique, toutes choses que Ford cultive en lisant énormément de poésie, une pratique chez lui quotidienne affirme t-il. Il évoque à nouveau son ami Carver qui, envahi par un travail alimentaire et sa vie de famille qui l’épuisait, s’enfermait dans sa voiture pour être au calme et écrivait des poèmes.

Ford aime à rappeler qu’être auteur a à voir, étymologiquement parlant, avec l’autorité et l’autorisation. S’autoriser à, acquérir une autorité sur le lecteur. Il dit ça avec douceur, dans un sourire qui fait plisser son regard bleu. A cet instant, il ressemble aux acteurs américains qui nous enchantent, à Clint Eastwood peut-être.

 Canada (Editions de l’Olivier,  480pp)

ri fordCet article a été réalisé et traduit par Georgia Makhlouf. Il est paru une première fois en Octobre 2013 dans l’Orient Littéraire.

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