« La mouette » de Sandrine Ardellier, et « Amour perdu » de Cyril Castro

Il y a un mois, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « Les orages » de Sylvain Prudhomme (L’arbalète Gallimard, décembre 2020). Parmi les 70 textes reçus, nous en avons sélectionné 10. Voici les textes de Sandrine Ardellier et de C. Castro.
Sandrine Ardellier
La mouette

Il vient d’arriver. Il vient toujours pour les vacances, seulement les vacances.

La maison est posée sur une falaise, exposée à tous les vents. Par un chemin à travers les bruyères, il descend à la plage; une anse coincée entre les dunes et la falaise, des rochers à fleur d’eau, le vieux bunker où il jouait enfant. Au sortir du chemin, une odeur puissante d’iode le saisit. Il vient chaque fois qu’il peut, mais cette odeur le surprend toujours, lui rappelle qu’il a un nez. Il foule le sable des pieds, se déchausse pour mieux le sentir. Il s’approche de l’eau, s’assoit à bonne distance pour ne pas être mouillé. Il écoute le bruit de la mer, fixe son va et vient perpétuel. Aujourd’hui elle est plate, à peine un léger clapotis. Une mouette vient se poser à sa gauche, se met à scruter la mer comme lui. Il tourne la tête, la regarde ; elle fait de même, puis reprend son rôle de vigie, impassible. Qu’est-elle venue lui signifier ?

La fraicheur est tombée. Il se lève, frotte le sable sur son pantalon, reprend le chemin. Il ne rentre pas tout de suite, s’attarde dans le jardin. Il caresse le tronc lisse du mimosa, passe sous le chêne et fait grincer la vieille balançoire en bois. C’est de là que l’on a la plus belle vue sur la maison. Il repense à la mouette. Trouver un banquier, un notaire, racheter la part de son frère qui ne vient jamais, refaire les volets, s’installer ici définitivement.

Cyril Castro
Amour perdu

Un frisson parcourt la salle au moment où l’heureux élu fait son entrée. Lui, d’habitude si habilement négligé, est aujourd’hui tiré à quatre épingles. Dans son sillage, celle que tout le monde admire dans sa belle robe blanche, mais qui n’a d’yeux que pour lui.

Dans la foule, Ève aussi ne voit que lui.

Leur relation avait toujours paru simple et évidente. De celles qui ne souffrent d’aucune ambiguïté, contrairement à ce que beaucoup peuvent penser d’une amitié entre un homme et une femme. Pourtant, en ce jour, le sourire d’Ève est étrangement douloureux. Sa poitrine se serre et s’enflamme chaque seconde davantage. Elle est compressée, oppressée. Un poids grandissant la fait se sentir toujours plus à l’étroit dans son corps, tassant lentement ses épaules vers sa taille, ses hanches. Les échanges de vœux lui sont inaudibles et les épaules d’Ève sont maintenant au niveau de ses genoux, ses chevilles. Ève finit par se condenser tout entière en un point minuscule, particule de matière primaire issue des poussières d’une étoile qu’elle s’imagine le plus loin possible de l’endroit où elle se trouve à cet instant. Puis les mots fatidiques : « je le veux ».

« Moi aussi » pensa-t-elle.

 

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