Vos textes à partir de 4 3 2 1 – 1ère partie

Cette semaine, nous avons sélectionné 8 textes en réponse à notre appel à écriture à partir du roman de Paul Auster 4 3 2 1 (Actes Sud, 2018). Découvrez vite ces textes, 1ère partie !

 

Déneb

I want to break free

 

Si je n’avais pas fait ce pas, né de la peur, de le reconquérir, puis de lui intimer que de mon sort il était responsable. Si j’avais accepté, dans ce morceau perdu d’Afrique, de poursuivre seule la voie vagabonde où je l’avais largement entraîné. Si j’avais écouté les pensées qui me disaient que la fracture avait déjà eu lieu et qu’il était trop tard.

Solitaire, j’aurais bifurqué. Porté ce qui gisait en moi de non partageable, livré mon corps et mon sac au hasard des routes. Choix inconsidéré. Et nécessaire.

J’aurais cherché un pays d’eau pour diluer mes larmes dans quelque chose de plus vaste que moi. Il m’aurait fallu, dans ce coin desséché, voyager assez loin vers l’est et changer de langue, encore. Courir là où il n’irait jamais. Il  y a un train, je crois, pour Maputo. Le pays sortait de la guerre dans ces années là. Dangereux. Idéal. Traverser, déraper en douceur vers le phare de l’île de sable. M’abandonner à la mue, attendre une nouvelle éclosion.

Ou alors

Après avoir tué Shako, je me serais redressée, on my feet. Aurais épaulé mon sac d’un geste net. Au prix d’une aventure, j’aurais demandé l’asile au van aménagé de Paco. Je savais que je lui plaisais parce qu’il m’avait dit : j’aime que tes cheveux soient de la même couleur que mes yeux. A deux, nous aurions sillonné les pistes, crevé, réparé, eu faim et soif, vasouillé dans l’errance et percé le chaos de la pointe acérée de la révolte. Sans s’éterniser.

D.

 

Françoise Sarnel

 

Elle continua d’avancer, laissant derrière elle son corps étendu sur le trottoir. De sa tête blessée, un flot de sang fumant s’échappait. Depuis plusieurs jours les températures ne dépassaient pas le zéro.

Et si ?

Quelques mètres plus loin elle perçut le bruit des sirènes annonçant l’arrivée des secours. Un passant avait buté sur le corps. Il se tenait debout, au garde à vous, à côté de sa dépouille et d’autres autour de lui s’agglutinaient. Les respirations formaient un voile de brouillard sur les visages lorsqu’ils se levaient en direction des hauteurs du bâtiment, cherchant l’explication.

Et si elle était ?

Elle hâta le pas en direction du métro. Son corps déposé sur la civière, les pompiers fermèrent les portes du camion. Les curieux reprenaient déjà le cours de leur journée, pressés d’aller raconter l’incroyable histoire que selon leurs convictions ils attribueraient au destin, au hasard ou à la malchance. Le froid n’était pas pour rien dans leur allure.

Et si elle était partie ?

Installée dans la rame, au chaud, elle se remémora le bruit de verre brisé à ses pieds, sa stupeur qui avait fait grimper son taux d’adrénaline. Qui allait devoir annoncer à sa famille qu’une stalactite qui s’était formée puis brisée à l’extrémité d’une gouttière avait fini sa course six étages plus bas dans sa boite crânienne ? Au moment de claquer la porte elle s’était rendue compte qu’elle avait oublié ses gants. Il faisait trop froid pour ne pas les prendre.

Et si elle était partie plus tôt ?

F.S.

 

Adeline Bénéteau

Carrière

Nathalie Humbert a 17 ans. Elle est en Terminale Scientifique. Sa mère est professeur de français. Son père est devenu instituteur à l’âge de 19 ans, comme son père avant lui.
Nathalie reçoit une lettre de l’École Besogneuse. L’école cherche à recruter de bons élèves de Terminale. Nathalie est séduite à la lecture du prospectus. Elle remplit le dossier de candidature et l’envoie. Quelques semaines plus tard, elle reçoit une réponse positive. Elle est admise sur dossier, sans avoir besoin de passer de concours. Cette perspective la rassure. Elle a envie d’accepter. Elle en parle à ses parents. Sa mère la félicite. Son père ne comprend pas. Il est certain qu’elle obtiendra une place dans la meilleure Classe Préparatoire pour postuler ensuite à l’École Prestigieuse. Il lui déconseille d’accepter, mais il lui laisse le choix.

Nathalie accepte. Elle suit son instinct.
Nathalie refuse. Elle fait plaisir à son père.
Elle s’épanouit pendant cinq ans à l’École Besogneuse.
Elle travaille dur pendant deux ans en Classe Préparatoire, puis elle entre à l’École Prestigieuse où elle travaille dur pendant trois ans.
Son père bougonne.
Son père rayonne.

Son diplôme d’ingénieur en poche, elle obtient un poste dans une société aéronautique où elle fait carrière.
Son père est fier de Nathalie qui a si bien réussi dans la vie.

Pourtant elle a fait l’École Besogneuse.
Car elle a fait l’École Prestigieuse.

Nathalie a déjà pardonné à son père.

Nathalie n’a pas encore pardonné à son père.

A.B.

 

Claire Laudereau

 

Je ne lui ai rien dit. J’étais enceinte de lui. Mais il était parti en voyage, de ces voyages qui s’étirent, parfois toute une vie. Nous n’étions qu’un couple illégitime, sans lendemain. Lui, qu’aurait-il fait de toute façon lorsque Dr Bougouma s’est rendu compte que ma grossesse était abdominale ? Du jour au lendemain, je me rangeais dans le 1 % des grossesses extra-utérines. C’est le chiffre qu’il m’a donné. Oui, moi, j’étais devenue un « phénomène rare ». C’est le mot qu’il a utilisé. Je n’ai pas tenu longtemps, quelques heures, après la césarienne. Mon ventre était le champ d’une bataille hémorragique. Du sang du silence.

Je lui ai tout dit. Un énième vomissement. Que j’étais enceinte de lui, que j’avais essayé d’avorter, que j’en avais vomi à n’en plus pouvoir de tout ce que m’avaient vendu les femmes du marché, près de l’embarcadère. Que je n’en voulais plus de ce ventre qui gonflait aussi vite que mes souffrances. Un jour, j’ai crié plus fort que Gayndé, le fou de la rue, qui réveille le quartier le matin avant même le muezzin. Le père de ce qui était dans mon ventre a disparu. Plus aucun signe de vie. Je me suis claquemurée dans la chambre carrée de ma mère, j’ai interdit toute visite et j’ai imploré les génies de la maison. Je n’ai pas tenu longtemps après la césarienne, quelques heures. Mon ventre était le champ d’une bataille hémorragique. Du sang des mots.

C.L.

 

 

Partager

amet, neque. accumsan nunc consectetur venenatis commodo sit