Vos textes à partir de 4 3 2 1 de Paul Auster (2ème partie)

Cette semaine, nous avons sélectionné 8 textes en réponse à notre appel à écriture à partir du roman de Paul Auster 4 3 2 1 (Actes Sud, 2018). Découvrez vite ces textes, 2ème partie !

Sophie Taam

Quitte ou double


Mai 95

Vendredi soir sur le freeway

qui est tout sauf free

Je suis bloquée.

Je veux rester à L.A. (prononcez Elle est)

mais pas dans l’illégalité.

Peux pas changer de job

Dois conduire cent miles par jour.

Sur le freeway

qui est tout sauf free.

Pourquoi suis-je tombée

amoureuse

d’un boat-people aux yeux noirs

et à la carte verte ?

Il doit devenir

un citoyen américain

pour que j’aie le droit

de rester ici

avec lui.

L’entretien à l’I.N.S[1] (prononcez Aïe Haine S)

avait lieu aujourd’hui.

 

 

[1] Service d’immigration américain

S.T.

 

Bénédicte de Soos

 

Et s’il avait choisi Perpignan plutôt que Forbach, ville du bassin houiller lorrain, Forbach un nom rugueux, germanique, avec son passé minier et ses gueules noires ? La société qui l’employait avait proposé deux postes identiques, mais à Perpignan l’ensoleillée – l’insouciante disait-il –  son père avait préféré Forbach, la ville travailleuse. S’il avait opté pour Perpignan, alors Clara aurait pris l’accent chantant du midi, appris l’espagnol et pas l’allemand, serait partie avec sa classe à Barcelone et pas à Karlsruhe sur le Rhin, aurait partagé son premier baiser avec un Diego, Manuel ou Pasquale. Alors peut-être aurait-elle poursuivi ses études en Catalogne et serait-elle aujourd’hui dans les rues à crier Independencia, le drapeau jaune et rouge sur les épaules avec ses amis espagnols ? Que pouvait-elle revendiquer à Forbach ? Contre quoi et avec qui manifester ? Cependant elle se disait que si elle avait habité Perpignan, elle n’aurait pas rencontré Agut. Ce cher Agut qui lui avait fait aimer la musique, appris le chant, l’avait encouragé à développer sa voix. C’était ça la vérité, quoique… Si Agut n’avait pas habité Forbach, elle ne l’aurait pas rencontré et alors plutôt que la musique elle aurait peut-être opté pour le groupe rando qui organisait des virées un peu partout en France. Elle s’était renseignée, l’été dernier ils avaient fait les chemins des douaniers et avaient abouti à Perpignan….

B. d-S.

 

Christine Gastaldo

La courbure de l’espace

 

Et s’il n’y avait pas eu cette tempête en mer de Chine ? Si mon télégramme s’était égaré comme d’habitude dans les arcanes d’une administration encombrée, si une erreur de patronyme ne s’était pas produite, qui te précipita à mon secours. Alors sans doute ne nous serions-nous jamais rencontrés. Si l’on veut bien considérer que l’univers est composé de quelques dizaines de milliers de galaxies, que chacune de ces galaxies comporte elle-même en moyenne des milliards d’étoiles et que chaque étoile a ses planètes, il faut bien admettre que la probabilité de nous trouver un jour précisément dans cette partie du bout du monde était des plus ténues.

Juste un miracle avais-tu dit !

Notre rencontre était effectivement des plus improbables. Toi, diplomate séduisant, moi, Cendrillon encore enchiffonnée dans sa chrysalide.

Tu m’expliquas doctement que la courbure de l’espace avait été modifiée par cette perturbation, déviant nos trajectoires spatio-temporelles et permettant la fusion de nos univers.

Il n’y aurait pas eu non plus cette autre tempête, celle de la confusion des sentiments, du désordre des sens et de la raison à l’automne de ta vie. Une tempête si puissante qu’elle disloqua nos souvenirs communs, que nos perles de vie s’en trouvèrent ternies. Nos univers reprirent leurs trajectoires parallèles.

Mais je sais que le grain de l’espace est accidenté, qu’il s’y trouve des fissures, des monts et des vallées et que ses lignes se télescopent souvent.

Alors, j’attends.

Je t’espère.

C.G.

 

Véronique Moulanier

 

Le 22 janvier 1948 prit fin la carrière pianistique de Germain Duchamp. Se frayer un chemin du comptoir du café jusqu’à l’oreille de l’enfant fut une rude épreuve pour le docteur Jaulin. L’otite fut circonscrite, le tympan crevé. Germain se promit alors d’engendrer un Karajan. À 23 ans il était dessinateur industriel, possédait une chaîne hifi et une femme enceinte. Puis ce fut Berthe. Pour les trois ans de sa fille, Germain s’offrit un piano droit miniature qu’il installa sur sa commode. La petite assista au premier concerto de papa : « Lettre à Elise » pour index droit. Succès immédiat : l’enfant voulait jouer du piano. Dès les premiers coups de marteaux, les prétentions artistiques de Berthe valsèrent sur le tapis.

Le 22 janvier 1948 les prétentions artistiques de Germain Duchamp furent anéanties. On lui infligea l’harmonium de l’abbé Mongin, lui qui ne rêvait que de piano et des seins de Madame Jaulin. Germain se consola les mains avec un CAP de tourneur fraiseur et une fille de l’usine prête à lui offrir un Karajan. Quand, à la maternité, on lui flanqua dans les bras le virtuose avec un : « Félicitations, c’est une fille ! » le rideau tomba sur ses espérances. « Vous avez choisi un prénom ? » Les yeux de Germain épinglèrent le badge : « Carmen » … et pas de soutien-gorge … Des vagissements interrompirent sa méditation.  Un « Carmen » étranglé atterrit sur la poitrine de la sage-femme. Le prénom scella la carrière de l’enfant : mezzo-soprano.

V.M.

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