Vos textes à partir de « Dans la forêt » de Jean Hegland

Il y a 15 jours, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir de Dans la forêt, un roman de Jean Hegland (Gallmeister, 2017). Voici les 10 textes que nous avons sélectionné cette semaine. Un grand merci à tous de votre belle participation !
Delphine Duhoux

Le sens de la vie

Si je veux survivre, je dois décamper dans les cinq prochaines minutes.

Plus qu’angoissée, je suis curieuse de découvrir mes prochains défis. Spectacle absurde, la vie ne m’offre pas toujours le meilleur rôle.

De ma gigantesque bibliothèque, j’extrais intuitivement trois livres.

Quel meilleur ouvrage que « l’Avare » de Molière pour avoir un franc recul par rapport aux biens matériels et à la frivolité ? Je renonce à mon smartphone : ne plus voir les assommantes notifications bancaires me soulagera. N’ayant a priori pas grand-monde à séduire ces jours-ci, j’abandonne mes Louboutin et robes sexy.

Frustrée de ne pas pouvoir emporter toutes mes photos, qui m’égaient chaque matin avant le travail, je relativise : je n’irai de toute façon plus jamais bosser de ma vie. Je saisis « Le magasin des suicides », destiné à sauvegarder mon amour de la vie. Comme ce gamin heureux naissant dans une famille de dépressifs, je nourrirai ma « cruelle » joie de vivre dans un funeste contexte. Mon ours fétiche m’aidera en me servant de pourvoyeur de câlins et d’oreille attentive.

Par manque de place, j’abandonne à contrecœur tout ce qui a trait à ma passion de l’absurde, notamment mes collections de Kafka et des Monty Python. Je prends en revanche sans hésiter la Bible, de loin mon meilleur livre humoristique de fantaisie. Si je croise un catho, je pourrai toujours faire semblant d’être de son avis sur la pire des arnaques : la religion.

Je prie pour que la suite se passe bien…

D.D.

Raphaël Kohn

Á la carte

J’introduisis ma clé dans la serrure, et j’entrai dans la bibliothèque pour la première fois depuis longtemps. Cela demandait beaucoup de courage. C’était comme visiter un proche sur son lit d’hôpital en le sachant condamné, et en craignant que cette entrevue ne fut la dernière. Les livres m’avaient toujours accompagnée et j’allais devoir m’en séparer pour partir. Il n’en fallait garder que trois, et le choix s’avérait difficile. Dans ces temps de chaos, chaque décision était un pari aux conséquences majeures que nous ne maîtrisions pas.

J’ai séparé les livres que je possédais en deux catégories : ceux que j’avais déjà lus, et ceux que j’avais achetés ou empruntés afin de les lire dans un avenir plus ou moins proche. Mais je ne sus dans quelle catégorie piocher mon premier ouvrage. J’étais comme l’habitué d’un restaurant qui hésite entre les classiques éprouvés de la carte et les suggestions du jour. Je pouvais me reposer sur ce que je connaissais, ou oser quelque chose de nouveau, en espérant tomber sur un chef d’œuvre, mais au risque de regretter amèrement mon choix. Je décidai de panacher, choisissant une nouveauté qui m’avait été conseillée par Eva, à compléter avec deux classiques que j’avais déjà lus.

Eva… Je l’imaginais face aux mêmes hésitations que moi, devant ses propres rayonnages. Au moins cela avait de réconfortant qu’à nous deux notre bibliothèque serait deux fois plus fournie et variée. Une pensée ironique traversa mon esprit : et si elle avait choisi les trois mêmes livres que moi ?

R.K.

Jacqueline Ardellier

 Le Jardin

 C’était un jeu depuis longtemps. Depuis toujours même. « Tiens, sur une île déserte, j’emporterais quoi? »  

Mais là, c’était pour de vrai, comme on dit. Elle était paniquée de devoir abandonner ce qui avait constitué sa vie : les meubles patinés, les tableaux anciens, les objets témoins de ses voyages, les bibliothèques dessinées et fabriquées sur mesure. Jusqu’alors elle s’était cru à l’abri, protégée par le décor familier et confortable de sa maison.  

Elle ne pouvait tout emporter cependant. Elle devait se concentrer sur l’essentiel. Ce qui nourrirait son âme et l’aiderait à vivre. Ou à survivre. A supporter toutes les épreuves.

 Alors elle leva les yeux sur les murs débordant de livres. Elle feuilleta les vieux Lagarde et Michard. Elle se retrouva plongée dans la grande salle d’études, silencieuse et lumineuse, à l’orée de sa vie, pleine de certitudes, remplie d’illusions. Encore neuve. 

Elle fut tentée de tous les prendre. Elle se leurrait. Nul besoin d’eux pour se souvenir. La nostalgie était en elle, le poids des livres en moins.

Par la fenêtre elle aperçut le ciel blanc, les arbres secs, le jardin brûlé. Elle repensa à l’ombre fraiche des années passées.

Et le livre devint évident. Ce serait Candide, l’histoire de son double masculin, déraciné, en fuite dans un monde apocalyptique. L’expérience le rend fort, le travail le rend sage et le jardin, indépendant.

Oui, c’est ce récit qu’elle voulait, la leçon qu’il enseignait et qu’elle ferait sienne.

Elle était prête.

 J.A.

Cécile Quiniou

Avant après 

 

Je devais tout quitter…Laisser mes livres comme on abandonne des amis. Sans pouvoir les étreindre, les feuilleter, en relire quelques bonnes pages.

A notre dernière rencontre, ils avaient dit, trois par personne, pas un de plus.

Trois, parmi tout ceux qui m’avaient aidé à grandir, à aimer et comprendre le monde autrement ?

Je me sentais déjà orpheline, comme privée de ma mémoire.

Comment choisir parmi ceux dont je ne me lassais jamais de mâcher, mastiquer des phrases entières ?

Là-bas, je le savais, j’en serais réduite à tracer sur le sable à marée basse les mots qui me resteraient, éphémères échos de ma vie d’avant.

Trois à ouvrir, comme on ouvre un grimoire, pour conjurer les soirs emplis de doutes.

Les autres voués à l’oubli, se réduiraient doucement en poussières.

Je fermais les yeux. J’avançais les mains vers ma bibliothèque. Je caressais tour à tour des reliures fines, épaisses, rugueuses. J’en tirais une vers moi. Plus loin, c’est un plus épais, plus lourd que j’extrayais du rayon. Enfin, je libérais un troisième volume enserré sur la dernière étagère.

Toujours les yeux fermés je tâtonnais à la recherche d’une boîte, me souvenant en avoir posé une la veille sur le bras du canapé. J’y déposais les trois recueils et la fermais d’un geste rapide. Il ne fallait pas regretter, je n’aurais pas pu choisir.

Je trouvais un rouleau de scotch et fermais la boîte d’un geste grave. Enfin, je traçais au feutre noir sur les flancs du carton en forme d’épitaphe : « lectures pour l’au-delà ».

C.Q.

 

Déneb

Les vertiges de l’acclimatation

 Ils sont partis avant la pluie,  ont charrié vers le voilier victuailles et linge, m’ont laissé le canot. J’ai insisté pour rester – les dernières vérifications. Il a soupiré, l’eau aurait inondé la côte dans deux heures, il ne fallait pas que je traîne.

J’ai rassemblé les choses utiles.

Puis je me suis pétrifiée. Devant ma bibliothèque. Ces tranches, ces couleurs, ces piles hasardeuses : ma bibliothèque est un tableau. Les voix qui murmurent, palabrent, se perdent et se retrouvent : elle est un monde qui se génère sans fin. Ou soustraire, c’est tuer.

Choisir ? J’avais dit trois, je les aime tous. Les autres, je les ai jetés il y a longtemps.

L’eau bassine ma bibliothèque, je patauge et j’ai froid ; l’encre s’évacue, les mots se confondent en coulées noires et pâteuses. J’entends un gémissement, c’est le mien.

Pourtant …   s’ils s’étaient déjà déposés en moi, incertains, fragmentés, mais vivants ? Si la privation allait me les ramener au bord de la pensée, comme au besoin, quand je les appellerai, quand ils m’appelleraient ?

Il faut agir vite. Ça ira mieux après, quand je serai dépouillée dans un monde nu. Je ferme les yeux, arrache trois livres au hasard. J’oublie la raison, les pour, les contre et les pourquoi pas, laisse mon corps conduire là où ma pensée s’abîme dans l’encre salie de boue.  Je les jette dans mon sac, toujours sans regarder. J’ajoute cahiers et stylos.

L’eau, à mes genoux, aborde la seconde étagère. Les hommes doivent s’inquiéter. Il est temps.

D.

 

Marion Gourdin
Tsundoku

Je m’imprègne une dernière fois de l’atmosphère de la chambre, scrute le lit défait, la mine défaite dans le miroir ébréché ; derniers vestiges d’une intimité sacrifiée. Tourner une page, aussi blanche que ma peur et mes dernières nuits ici. Tout m’apparait soudain si vain. La montagne de vêtements, les bibelots dans l’appartement… Je me sens vide dans ce trop plein.

Je m’attendris une dernière fois sur ces piles de livres, tables de chevets inégales et bancales. Surgissent à ma mémoire toutes ces histoires chuchotées qui ont peuplé nos nuits et adouci nos insomnies. En quelques secondes j’ai tout envoyé valser, brisé l’équilibre fragile et insolent de ces souvenirs de papier, mâchés et mal digérés. Le cœur lourd, voyager léger. N’emporter que l’essentiel. Pourtant comment renoncer à cette source de joie tranquille, d’excitation, d’exploration ; oublier ces premiers émois? Je n’ai jamais su quitter lorsque j’aime encore…

J’étale méthodiquement les volumes les uns à côté des autres, les ordonnant par taille et poids, pragmatique. J’attrape spontanément celui-là, à la couverture souple et colorée, et qui m’évoque tant de tendres moments. Celui-ci aussi c’est évident, laissé en suspens en plein dénouement. Mais pour demain, quel sera mon compagnon de chemin ? Dans un dernier sursaut, je saisis le mini-dico bilingue laissé sur le bureau, entre la magnéto, le casque audio et mon carnet de compos. J’ai attrapé mon sac à dos et filé sur ma vieille moto sans rétros.

M.G.

Floriane Draguet

Après

Elle regarde fondre son biscuit dans le café chaud, comme faisait sa mère, avant ; lentement elle le porte à sa bouche, le mâche doucement pour qu’éclatent entre sa langue et son palais la saveur délicate de la cassonade blonde mêlée à celle piquante du gingembre, saveurs que magnifie le café fort qu’elle boit par petites gorgées avec la certitude que rien, à l’avenir, ne sera aussi bon que ce petit bonheur autrefois négligé. Les coudes sur la table, la tasse au bord des lèvres, humant la chaleur du breuvage, elle caresse du regard les murs couverts du plancher au plafond d’étagères métalliques, étagères débordant de livres, livres de toutes sortes, des livres qu’elle a lus et des livres qu’elle aurait dû lire, les livres des enfants, les classiques, les polars, les essais philosophiques qu’affectionnait son père. Elle se lève et sa main effleure chacun avec tendresse, avec amour, avec volupté. Sa mère est partie en emportant son livre de cuisine. Romuald, en fana des trains, a glissé dans la poche de son parka le guide des chemins de fer, lui qui n’a jamais voyagé qu’autour de sa chambre. Elle, elle ne peut pas choisir. Elle les aime tous, ses livres. Celui qu’elle élirait serait sauvé, mais les autres, abandonnés, seraient malheureux. Elle ne peut en privilégier aucun. Elle n’en prendra aucun mais les emmènera tous, puisqu’ils vivent en elle.

Au-delà de la forêt, ils vivront encore et ils existeront tant qu’il y aura des hommes et des femmes pour les raconter.

F.D.

Lydia Sanchez

Partir

Je tourne dans l’appartement. regarde les lumières sur les bibliothèques. tous ces objets quotidiens qui vont se déliter.

Mon souffle est court, je vais sauter vers l’inconnu.

Prendre des objets pour être mobile. gagner en liberté. sac à dos. pas de (plus de) possibilités de photos, ne plus en faire, jamais. Tout est dans ma mémoire.

Lâcher tout. aller vers la légèreté.

Grand châle. vêtements solides confortables. béret, gants, chaussures préférées. Un objet : mon aumonière en cuir, utile, deux fioles dedans. Quelques huiles essentielles, des baumes et des savons homemade. Besoin d’odeurs.

Surtout : mes carnets vierges, des stylos, crayons. Je veux pouvoir écrire. Et de quoi lire. spontanément j’ai envie de prendre Ella Maillart : ti puss, Nicolas bouvier en édition Gallimard quarto : il y a plusieurs volumes en un seul. Ce seront des guides, des transmissions entre la vie d’avant et celle qui va advenir, que l’on va recréer. Je sais aussi que j’aurais besoin de mots poésies, d’histoires, de légendes, de beauté et de rêve. Pour les continuer, les transmuter. Un livre qui m’a emportée et que je n’ai pas relu depuis sa sortie : Kafka sur le rivage, d’Haruki Murakami. Je fais confiance aux rencontres pour échanger mes trois livres, pour en trouver d’autres. Mais je veux pouvoir partager avec mes enfants les mots, à lire, entendre, les histoires que l’on pourra écrire. Pour le reste : « partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi… » disait Ella Maillart.

L.S.

 

Amélie Sudrot-Duval

Le départ

On y a tous pensé un jour. A ce qu’on emporterait en cas de catastrophes, incendie, inondation, séisme. L’administratif d’abord et puis ce qui a valeur humaine, une photographie de famille, un bijou, le livre d’anniversaire gribouillé d’encouragements. Mais maintenant qu’il n’y a plus le choix du départ, que le monde est plongé dans le noir, je reste paralysée devant la bibliothèque, face à tous ces dos, minces, épais, rigides, élégants, usés, ridés. J’imagine la suite, à quoi nous allons occuper nos soirées dans la pénombre, sans écrans, sans lectures. La peur me serre la gorge. Les autres ont pris l’essentiel, vêtements, nourriture, j’ai agi par mimétisme, rempli un gros sac. Et tes livres ? Ils ont lancé. J’ai eu honte, dans l’urgence, d’avoir oublié la joie, l’apaisement ressenti à m’asseoir en tailleur près de ces écrivains. Je braque des cercles jaunes avec ma lampe de poche. Je pourrais emmener le premier et le dernier, Taos Amrouche et Emile Zola. Ou celui que je n’ai pas encore lu. Il y en a trop, on n’a jamais assez de toute une vie. Et s’il est mauvais, je penserais à ceux que j’ai écartés. Alors, il faut garder les préférés. Et si je ne les relis pas avec la même émotion ? Alors il faut n’en garder aucun. Je me relève, nul besoin des corps, les livres sont les traces qu’ils ont laissées dans ma mémoire. Je cours au bureau, cherche un stylo que je glisse dans une poche, attrape quelques feuilles et rejoins les autres en refermant doucement la porte derrière moi.

A.S-D.

 

Edwige Sylvestre-Ceide

Ceux qui restent

Il y a ceux qui m’habitent depuis toujours. Une phrase a suffi pour que je les enferme en moi à jamais. Ceux qui n’existent pas encore mais qui me préoccupent puisqu’ils retiennent de possibles destinées. Ceux dont l’enchantement échappera à mon existence. Cette perte est le deuil d’une vie diluée dans l’air, de tant d’histoires qu’on oublie. Avant que la mort ne prenne mes yeux, avant qu’une guerre redoutée ne les confisque pour autodafé, parviendrais-je au moins à bout de ceux qui sont présents dans ma vie ? De ces tas et étagères et malles que je ne soulève plus ? 

Ces titres superposés pêle-mêle, dressés en de très hautes tours, forment une mosaïque complexe qui rappelle que la vie n’est pas linéaire. D’autres éparpillés, cornés, posés en leur milieu à plat ventre sur la table basse, la quatrième de couverture apparente, laissent en suspens l’intrigue et le sens. D’autres encore s’exposent sur le dos, à cœur ouvert, je lis en eux. Ils sont au monde de par la place qu’ils ont chez moi. Tas qu’il me faut lire immédiatement. Sous-groupes de recommandations d’amis, libraires, références citées dans les livres eux-mêmes, autres livres « du même auteur »… L’ordre établi, au début par maison d’édition et collection, a été remplacé par des catégories sensibles : autobiographie, essai, théâtre, poésie… Et j’emporterai à coup sûr la poésie, qui demeure à l’esprit longtemps après le texte. Quelques vers seulement pour conserver l’essentiel. C’est la poésie qui m’emportera.

E.S-C.

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