Vos textes à partir de « Je voudrais que la nuit me prenne » (1/2)

Il y a 15 jours, Laure Naimski vous a proposé d’écrire à partir de Je voudrais que la nuit me prenne d’Isabelle Desesquelles (Belfond, 2018). Parmi les nombreux textes reçus en réponse, nous en avons sélectionné 11, que nous publions en 2 articles. Merci à tous de votre participation !

 

J. Maurisse

 

Le sentier est rocailleux et parsemé d’ornières. Peu m’importe où je mets les pieds. J’ai huit ans. Tout autour, la forêt. Les mains dans les poches, le regard perdu devant  moi… j’avance à cloche-pied, marelle dans ma tête. Terre et 1… mon rêve m’emmène loin du chemin ensoleillé qui conduit à l’école. C’est à peine si je sens le parfum sucré des primevères dans le fossé, et le clapotis du ruisseau qui s’enfonce sous la mousse ne me distrait pas davantage. Ni le chant du coucou matinal. Ce moment où je suis seul est mon royaume.

4 et 5, je pose les deux pieds. Le ciel n’est pas loin.

Et son visage.

Le chêne tordu annonce la dernière ligne droite avant la route goudronnée, avant l’école. 6… Je voudrais que ce voyage ne finisse jamais. Je suis l’arbre, la mousse, le rossignol.

Tant pis, le caillou a roulé dans le fossé. Là bas, la montagne, près du ciel. Je m’envole jusqu’au sommet, où les rêves sont féconds. Je suis tout puissant.

Très loin, plus loin encore que l’école, je l’imagine. Il est vêtu de noir parce que le noir c’est la force. Et du bleu pour ses yeux parce que c’est la couleur du beau.

Je le vois me sourire car un père sourit toujours. Enfin, je crois.

(Ces nuits à t’appeler !)

Toute la journée, il sera près de moi et posera son regard sur mon travail d’écolier… deux fois quatre… 8, le ciel. Je sais qu’il ne me quittera plus. Ce soir, je ferai le chemin à l’envers et je retrouverai son étreinte, ses baisers sur mon front et mon sentier dans la forêt. Deux fois huit…

J.M.

 

Thérèse Renaux

Mémoire

À l’école, j’y vais toute seule. Papa a depuis longtemps enfourché son vélo pour parcourir les 40 kilomètres qui le séparent de l’usine – il est courageux, mon père – et Maman est à ses ménages.

C’est l’hiver, ils sont rudes dans ce coin de Thiérache et le froid crispe ma main sur l’anse de mon cartable, un solide cartable en cuir que ma sœur a déjà usé durant quatre ans. À l’arrivée, j’aurai le plus grand mal à déplier mes doigts. Pas comme le samedi où, quand je rentre, Papa est là. Je sais qu’il me dira de sa bonne voix qui grasseye de ses racines flamandes « Thérèse, donne-moi tes mains », et il me les chauffera dans les siennes. Elles sont noires et calleuses d’avoir tant travaillé, mais je les aime.

Délicieux moment dont le souvenir m’émeut encore. Il suffit que j’y pense pour que ma peau goûte une douce chaleur.

Le chemin est long pour mes jeunes jambes et les livres bien lourds. Deux kilomètres à parcourir deux fois par jour, par tous les temps.

Le trajet ne me pèse pas. Au bout, il y a l’école où j’apprends tant de choses nouvelles et ignorées, il y a Mademoiselle au regard doux et compréhensif qui m’a appris mes premiers mots d’allemand, Stuhl, Tisch, Tafel, et fut à la source du métier qui enchanta ma vie. J’ai enseigné et parlé cette langue avec passion.

Alors, ce chemin vers l’école qui aurait pu me laisser d’affreux souvenirs, je le bénis et le parcours avec bonheur à chaque fois que je pars en enfance pour échapper aux affres du temps présent.

T.R.

Chantal  Boulmer

Premiers matins d’école

Devant moi un bol de lait parfumé de chicoré. L’odeur de toile cirée m’incommode. Mon larynx est crispé. Je perçois les sons étouffés de l’appartement. Comme en rêve, je bois une gorgée de breuvage tiède. Déglutir, respirer pour repousser la nausée.  Avec la tartine beurrée la partie se corse. Découper de minuscules bouchées, les émietter vers les assiettes sales de mes frères.

Le chuintement des chaussons dans le couloir m’avertit du danger. Je me recroqueville, je mâche.

Joues gonflées, je marche seule sur le trottoir au bas de l’immeuble, un cartable de cuir à la main. Je me libère de la bouchée écœurante au pied d’un marronnier emprisonné dans sa grille.

Au coin entre rue et boulevard, je rejoins une élève plus âgée qui m’accompagne. Le chemin se poursuit sans échange. Je connais la route. Les images glissent devant mes yeux, les balcons de pierre blanche, les stores de toile rouge, la verrière de la gare. Sur le pont je fais glisser deux ongles, doigts tendus sur le parapet. J’imagine un petit skieur. Je sautille sur les dalles du trottoir, sans marcher sur les joints sous peine de … Je ne sais pas, mais c’est surement terrible.

Enfin, l’ambiance feutrée du cours. L’an passé, on m’a appris à lire, écrire, compter, espérant que je saute une classe, mais mon aspect malingre en a décidé autrement. Je connais les réponses aux questions de la maitresse, mais je les garde pour moi. J’aime croiser son regard, j’invente les mots qu’elle ne me dit pas. M’a-t-elle vraiment regardé ?

C.B.

 

Jean-Louis André

Mon école est loin, bien loin. Le chemin qui y mène s’est allongé, effiloché, répandu, rembruni, escarpé même. Les découvertes y sont sans cesse répétées et subrepticement différentes pourtant. Le chat court toujours le long du trottoir mais il est pelé, malingre et aigri. Les petits vieux de maintenant ont remplacé les petits vieux d’autrefois. Ils vont l’amble, appuyés sur une canne, puis deux, puis plus. Mon ombre d’enfant d’alors s’est allongée aussi, épaissie, rassie, assagie. Les vignes cramponnées à la colline trempent leur automne dans un soleil plus mordoré que naguère, moins brillant, plus patiné, plus envieux. Le cartable se fait lourd où le cuir et les ferrures luttent pour rester solidaires encore un peu. Les noisettes se sont tues. Je ne saute plus dans les flaques. Mes pieds sont secs. Mon cœur aussi, un peu, je crois. Du béton. Partout. Plus de signe de ma mère à la fenêtre de sa chambre quand je débouche au carrefour des jardins. Là-bas. Verts, jaunes ou gris selon la saison. Et la voisine et le facteur et le livreur. Et la cousine dont nous voulions manger le cœur. Et le copain qui nous raccompagnait avant qu’on le raccompagne. Où sont-ils donc ? Tous ratatinés, amalgamés, condensés dans cette ombre que je poursuis, là, devant, depuis tant et tant d’années ? Cette ombre qui grandit toujours un peu plus et qui rend un peu moins lumineux le chemin de l’école qu’emprunte chaque jour le vieux professeur que je suis devenu. Pour combien de temps encore ?

J.L.A.

Nicaise Ludsor

Souvenirs lointains

Et l’aubade des merles me tire de mon songe inachevé. Leurs joyeux sifflements annoncent le lever du jour. Un rayon de soleil sur mon front exécute une valse follette. Il me chatouille, me titille. J’entrouvre un œil et me pelotonne contre mon doudou. Une douce main effleure mon épaule. C’est comme la rosée caressant les herbes folles. Mon visage est baigné de lumière, j’ouvre les yeux. Il est là, le matin.

Miroir ô mon beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle dans ma jolie robe fleurie. Avec mes trois frères et mes trois sœurs, nous voici partis, la joyeuse bande, pour effectuer les 3 km à pied pour aller à l’école. Un soupçon de douceur dans l’air s’éparpille. Me voilà envahie par une douce euphorie, gambadant gaiement.

Nous voici dans la savane, à la queue leu leu, foulant l’herbe haute de nos pas alertes. Saluant joyeusement les adultes rencontrés sur notre chemin. Nous arrêtant un court instant, pour ramasser de belles mangues bien juteuses pour le gouter. Nous coupons à travers champs et croisons comme tous les matins la charrette tirée par des bœufs, remplie de cannes à sucres, se rendant à l’usine.

Ça y est, nous rejoignons la route. Nous ne sommes plus très loin, nous pressons le pas, chantant à tue-tête. Là-haut, toujours ce bleu. Ciel au-dessus de nos têtes orné de jolis flocons roses, qui dès le chant du coq nous arrose de bonheur.

Soleil rieur, tendresse matinale, belle complicité, quelle aventure ! Calcul mental, orthographe, me voilà !

N.L.

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