« Ainsi il y aurait », Jean-Louis Izard

Ainsi il y aurait

Ainsi il y aurait toi, que je regarde assise à la terrasse de ce café surplombant la baie de Naples, les pieds posés sur une chaise que tu as déplacée exprès pour t’installer plus confortablement, une main que tu portes régulièrement en visière sur ton front pour te protéger un peu de la lumière qui nous enveloppe, un crayon dans l’autre, feuilletant le guide ouvert sur tes genoux relevés, toi, dont j’entends le rire bref parfois, quand tu soulignes un passage ou que tu cornes une page, et je souris de te voir sourire car je sais que tu imagines les promenades que nous allons faire, les restaurants ou nous allons manger, les musées que nous allons visiter, qui seront autant de balises allumées le long de cette route que suivons ensemble et qui s’ajouteront à tous les autres jalons peu à peu alignés, Corfou, l’appartement de la rue Imbert, Lola et puis très vite Jade, Dublin, Salzbourg, les emménagements, la maison au village et le jardin, Ugo, Dubrovnik et aujourd’hui Naples, qui tracent notre itinéraire commun, aux ondulations légères et appliquées, s’efforçant de laisser à distance les écueils, de contourner de loin les pièges tendus par le temps qui passe, de rester dans les parties éclairées du chemin, notre itinéraire presque rectiligne et tellement lumineux d’évidence. Ils sont la matière de notre relation, et mit bout à bout ils constituent, je le sais, une tentative honorablement réussie de bonheur.

Et puis il y aurait elle, dont je relis sur l’écran de mon téléphone, crypté par les reflets du soleil, le message si délicieusement équivoque, auquel je me demande une nouvelle fois comment répondre, avec la même élégante ambiguïté, le même habile désir de se rendre désirable, avec à la fois la distance qui nous retient et l’intimité qui nous lie, comment écrire en avançant masqué moi aussi mais pas trop, pour lui faire lever le sourcil et provoquer son sourire, en relevant sa pommette, avec un peu d’ironie, d’un air un peu canaille, en étirant du seul côté droit de son visage la fine commissure de ses lèvres, comme je sais que tu souris et voilà qu’à elle aussi je dis tu, qu’à elle aussi maintenant je dis tu, et ce tu qui surgit, direct, tendu comme un fil à plomb, à la verticale parfaite de notre trajectoire si simple, ouvre un angle inédit sur l’horizon, dégage soudain une ombre dans laquelle les voyages, les lieux, les villes, se superposent et se mêlent, perdent leur netteté et leur évidence, se brouillent, révèle un intervalle ou se dévide brusquement un écheveau confus, emmêlant de traces multicolores la rectitude pâle et rassurante de mes sentiers battus, et laisse en un instant découvrir la possibilité d’une destination autre, nouvelle et troublante…

Ainsi il y aurait des commencements où se dénouerait la marche trop régulière de nos vies, déroutées comme ça à l’improviste, des préambules prenant par nature le risque d’appeler à des conclusions déroutantes, des débuts qui seraient aussi des fins.

Je ne sais rien du désordre, je ne sais rien des accidents de parcours, des écarts et des chemins qui bifurquent. Je suis neuf au drame. Je me tiens au bord de cet écran de quelques centimètres carrés, dont je n’appréhende la profondeur qu’au vertige qui me prend à le contempler, fasciné comme devant un puit sans fond. Je me découvre innocent et coupable à la fois, un cambrioleur dans sa propre maison, le passager clandestin d’un voyage familier, les mains tremblantes, le cœur perdu et la tête ailleurs. De ce qui m’est offert je n’ai rien cherché, mais je découvre que je n’ai aucune envie de le rendre. Je veux ne rien perdre et tout garder, comme un enfant gâté, et comme pour un enfant, ce tout est probablement trop grand pour moi…

Je relève la tête et je croise son regard. Elle a posé son crayon – or voici à présent qu’à toi, déjà, je dirais elle ? – et dans tes yeux qui maintenant me fixent je crois lire – car je ne suis capable à cet instant que d’imaginer cela – de la gravité, de l’inquiétude, une question… La seule réponse que je sois en mesure de produire est une grimace qui veut passer pour un sourire. J’incrimine le soleil, je fronce les sourcils moi aussi, je t’imite en miroir, une main portée au front, et nous voilà comme deux guetteurs qui s’observent de loin. De loin…

Tu hausses les épaules et tu reviens à ton guide.

Je regarde la baie de Naples.

Devant mes yeux éblouis le ciel et la mer se confondent et mon droit chemin se perd et se tord aux courbes des nuages et dans le rouleau des vagues.

Ainsi il y aurait…

JL.I