Vos textes à partir de « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse (2/3)

Il y a 15 jours, Sylvie Neron-Bancel vous a proposé d’écrire à partir du roman de Franck Bouysse, « Né d’aucune femme » (Éditions La manufacture de livres, 2019).

Sur les 37 textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné 17. Nous vous remercions de votre belle participation !

Maryse Létoublon

Le trait d’union

Mon prénom est Louis-Georges, c’est  mon vrai prénom. Celui que je viens de découvrir maintenant que je sais et peux lire les papiers.

Une découverte qui chamboule tous mes univers, toute mon histoire et me pose beaucoup de questions.

Je suis qui ?

Suis-je deux personnes à la fois ?

Un peu, beaucoup de Louis ?

Un peu, beaucoup de Georges ?

Et ce trait d’union ?

Je prends mon dico : « le trait d’union sert à marquer qu’il existe un lien étroit entre deux termes »

Ce trait d’union me rassure ; il y a un lien, à moi de le trouver.

Dans le village où je vis il y a un Louis, il y a des Georges mais pas de Louis-Georges…

Ce n’est pas un prénom de la campagne !

Aujourd’hui, je comprends pourquoi on m’appelle Marcel :

Marcel, ça sent la terre, ça sent la vie, c’est du dur, du concret, ça vibre, ça résonne, ça interpelle, c’est vrai,

C’est sage !

C’est ce que m’a dit ma mère adoptive après ma découverte : « Marcel, ça me parlait mieux, Louis-Georges

c’était un peu pompeux ! »

Je suis un enfant de l’Assistance Publique de Paris. Le prénom de ma mère est Georgette, j’ai trouvé un lien. Et Louis ? Est-ce l’homme qu’elle a aimé ? Le saurais-je un jour ?

Merci maman des papiers officiels …

M.L.

Véronique Coucaud-Guerville

Poète en herbe

Je m’appelle Pierre. Mes parents m’ont donné ce prénom parce qu’ils veulent avoir un fils solide. «Solide comme un roc!» disent-ils. Aussi fort que les montagnes qu’ils m’obligent à grimper pendant les vacances. Aussi dur que les grosses caillasses chauffées au soleil de l’été qui me font trébucher à chaque pas.

Mais moi je sens bien que je ne suis pas comme ils désirent. Je me sens tout petit écrasé par les hauts sommets qui se dressent devant nous infranchissables, couverts d’une neige brillante, éblouissante. Moi, je ne brille pas: l’école c’est trop difficile. Je suis perdu au milieu de la multitude. J’aime ce mot: multitude, il rime avec solitude. Je me sens tout petit caillou. Gravier minuscule projeté sur le côté de la route par les pneus des voitures qui roulent trop vite. Grain de sable sorti de la similitude des autres grains de sable, de leur foultitude, noyé dans la vastitude.

 «Papa, Maman, je sens bien votre inquiétude. Alors je me réfugie dans les mots, je les écris, je cherche des rimes comme la maîtresse nous a appris. Seulement dans ces moment-là j’ai une attitude de platitude, de béatitude qui vous énerve!»

Quand je serai grand je serai poète.

V.G.

Clairesse

Portrait

Je m’appelle Anton, j’ai trente-deux ans. On pourrait dire de moi que je suis un adulte mais je préfère entendre que je suis un adolescent attardé, cela me convient mieux.

Mes parents se sont séparés lorsque j’avais deux ans, six mois et quatre jours. J’en garde un souvenir ténu, je me souviens surtout que je passais du temps en voiture à regarder les vitrines illuminées, les gens dans la rue qui couraient, et je me revois dormir dans ce siège auto déglingué, entre la maison de l’un ou l’autre, déposé comme un fardeau chez l’une ou l’un. Mis à l’abri. Oublié vaguement. J’ai grandi cahin-caha, je me suis construit dit-on, j’ai réussi à bâtir ma vie, j’ai gagné de l’argent.

Et puis il y a eu le confinement, ce terrible désarroi subit et subi. Tout revoir, repenser et révinventer ma vie, c’est ce que je me suis dit.

Alors j’ai décidé, jeudi seize juillet deux mille vingt, de tout changer. Je me suis réveillé tôt. J’ai éteint les heures qui s’égrènent à l’écran digital de mes réveil, montre, horloge, ordinateur, téléphone. J’ai même été jusqu’à dézinguer la carte mère de mon ordi pour être sûr de ne pas y revenir. J’ai pris mon sac à dos où tout était prêt : couchage, poche à eau, boussole, carte, vêtements, et j’ai enfilé les chaussures solides et endurantes. Sans me retourner, sans m’arrêter, bille en tête, j’ai marché jusqu’au chemin en pensant aux mots que j’aime : pusillanime, anachorète, kiosque, caramélisant, balançoire, arabesque, carabistouille, écritoire, passiflore, nénuphar, palanquin…puis je les ai semés ça et là au bord du sentier, sous un buisson, au pied d’un arbre, plus tard dans le ruisseau, sous la grosse pierre.

Maintenant que je marche depuis seize jours, j’ai envie de raconter l’esprit apaisé, le pas léger, la foulée fluide qui sont mon quotidien, j’ai envie de crier mon accord avec la terre, l’air et le ciel. Je veux partager mon bonheur, ce bien-être qui m’envahit comme une bouffée d’oxygène prolongée.

La liberté, je l’ai choisie. Elle ne me quitte plus.

C.

Olivier Bethoux

Mon nom, c’est François. Fran-cois : juste deux syllabes. C’est bref, clair, lumineux sans éblouir. Doux comme un matin enveloppant Assise. Léger comme une marche nu-pieds dans les plaines d’Ombrie. Simple comme une homélie donnée aux oiseaux, sans doctrine. Amer teinté de douceur comme le prodigue qui retrouve le chemin du Père.

J’écris mes jours passés sur les chemins renaissants. J’entremêle d’autres feux, d’autres reflets, d’autres rayons venus de très loin…sous les cieux de Galilée.  Je pense à toi Chiara Offreduccio… Claire d’Assise. Je pense à  toi Caterina Benincasa… Catherine de Sienne. Toutes les deux vous avez trouvé la joie. J’ai commencé mon journal à Orvieto ; je l’ai poursuivi à Pérouse. Alliage d’encre et de sang. Entre les pages, j’y ai glissé de la terre de La Marche d’Ancône et quelques fleurs de Foligno. François reconstruit mon église… Une fumée blanche se perd dans le ciel de Rome. La foule m’attend. Que je n’oublie jamais Assise. Je pose mon stylo. Il n’est que temps. Je me lève. J’avance vers la Loggia. Urbi et Orbi dans le firmament. Qu’importe qui étais-je. Que ferais-je des jours d’antan ? Près des fleuves de Babylone, là-bas j’étais assis et je pleurais. De quel nom voulez-vous êtes appelé ? Mon nom c’est François…François le Second. La foule se tait. Le vent s’invite et porte sur la place les hurlements d’un loup. Je reconnais sa plainte. Le  loup du Pauvre d’Assise. Le loup de Gubbio.

O.B

Franck Julienne

MILO

Je m’appelle Milo, et je dois pardonner.

Pardonner mon père, qui m’a battu, humilié, saoulé, menti, terrorisé et puis abandonné.

Pardonner ma mère, l’absoudre de son absolu mépris à mon égard, de sa glaciale distance, de ses jugements lapidaires et hautains.

Excuser mes sœurs ainées qui ont ri de moi quand j’essayais, enfant, de ressembler sans succès à un homme, du haut de mes 10 ans, perché sur deux jambes fluettes et ridicules.

Faire la paix avec mes frères, les trois monstres qui tour à tour : m’empêchaient de dormir en hurlant chaque soir alors que l’angoisse de la nuit m’enveloppait jusqu’à m’étouffer ; me faisaient porter leurs lourds cartables le matin sur le chemin de l’école où m’attendait l’enfer ; et enfin m’ont poussé dans un ravin en feu pendant nos vacances, marquant mon corps à vie, sans l’issue de l’oubli.

Amnistier le garçon qui m’attendait tous les matins sur le parvis de l’école pour me tabasser sans que je me défende, rien ne l’arrêtait, surtout pas les rires de mes frères à chaque coup qui tombait, déclenchant mes cris et mes pleurs.

Excuser mon professeur de français qui me caressait entre les jambes en me susurrant des « mon petit canard, que tu es doux ». Le pardonner de m’avoir accusé lorsque j’ai voulu prévenir ma mère qui lui a donné raison, en me traitant de vicieux, j’avais 12 ans.

Absoudre cet odieux conseiller éducatif, pédophile et fasciste qui a abusé de moi, noyé dans l’alcool le soir dans sa chambre en internat, abruti de paroles malsaines et racistes pendant mon adolescence. Le pardonner de m’avoir emmené seul en voyage, avec la bénédiction de ma mère, trop heureuse de se débarrasser de moi : violé toutes les nuits sous la tente, dans une torpeur d’alcool et de serments d’amour.

Je m’appelle Milo, et je dois pardonner.

F.J.

Mireille Bousset

Je m’appelle Bruno. J’ai dix ans et déjà deux vies. Dans la première je vivais avec ma mère dans un minuscule studio. Un jour, elle m’a expliqué qu’elle avait rencontré un beau Viking et qu’on allait habiter à la campagne.  Un homme grand et blond est venu nous chercher. Quand il m’a vu, son visage a pâli. Il ne m’a pas salué. Enfin, il a parlé : »je ne le reconnaîtrai jamais ». Je n’ai pas compris mais ce fut à cet instant-là que ma deuxième vie a débuté.

Arrivés chez lui, il nous a fait entrer précipitamment dans sa maison. Je n’en suis jamais ressorti depuis. Il m’a installé tout en haut, au grenier. Ma vie a commencé à s’organiser. Dès qu’il part le matin, je peux descendre. Ma mère m’ouvre une fenêtre qui donne sur le fond du jardin, là où la haie est haute et où personne ne peut me remarquer » Il faut que tu t’aères. » Alors je m’allonge à même le sol pour pas qu’on me voit ! Pendant la journée je peux regarder la télé. La télé à n’en plus finir . Je dîne tôt et quand il rentre, je rejoins mon galetas. Heureusement, là-haut j’ai découvert un dictionnaire qui me divertit. Je cherche de mots au hasard et j’essaie de les retenir : habitudinaire, catharsis, ubuesque …

Depuis un mois, j’ai une petite sœur. Moi, je l’appelle Lilas, elle est belle comme une fleur. Aujourd’hui, je jouais à lui faire des guilis. C’était tellement super que je ne l’ai pas entendu arriver. Il a hurlé « Je ne veux pas que ce sale petit négro touche ma fille ».

Négro ? Je vais chercher dans le dictionnaire

M.B.

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