Vos textes à partir de « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse (1/3)

Il y a 15 jours, Sylvie Neron-Bancel vous a proposé d’écrire à partir du roman de Franck Bouysse, « Né d’aucune femme » (Éditions La manufacture de livres, 2019).

Sur les 37 textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné 17. Nous vous remercions de votre belle participation !

Véronique Cauquil

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Il y a des choses peu racontables c’est pour ça que j’écris, les mères effrayantes, enfant je dessinais leur visage au profil aigu qui crie.

Maintenant j’écris.

Sur la couverture d’un cahier je note « impressions » c’est la marque que l’objet qui appuie laisse à l’autre.

 Dedans le bruit de la mère sans cesse, sa musique sèche et rapide « Clémence tais-toi! »

« Clémence tu vas te taire! » maudits mots montent dans les aigus ils m’impressionnent, mon prénom dans leur écho j’ai peur d’être comme eux, ils crient, j’écris.

J’écris Clémence sans enfance, Clémence sans enfants je lui écris pour ses sept ans l’âge de raison, je n’aurais pas d’enfants, les enfants j’en avais déjà, une mère, un frère, mère très tôt.

On ne choisit pas son destin, c’est la meilleure raison d’écrire.

La gifle je ne l’ai pas vue elle est consignée dans le rapport de police. 

« elle nous provoque, elle arrête pas! »

Des coups, des gifles, des mots qui claquent comme des gifles, je les entends au tribunal,

je tranche.

Pas de clémence pour la violence,

dans mes cahiers l’inracontable, les femmes c’est pas des Madones,

la colère de Médée nous le dit,

ne réveillez pas le chagrin il fait un cri que rien n’arrête.

Il est si tard, qu’est ce qui devait se taire?

dans la lumière les mots de la poussière,

j’ai l’impression c’est quand il me regarde,

 « on dirait qu’il m’aime »

Clémence à naître.

V.C.

Fabienne Savarit

Mon nom est Augustine. J’amasse des souvenirs, retiens les années à l’ombre des étagères en chêne. Je vis le jour présent et plus souvent le passé. J’ai cessé de regarder l’horizon le jour où Marcel, mon mari, est mort. Dans un petit cahier à grand carreaux à la couverture bleue, il a enfermé ses dernières pensées. J’ai découvert ce journal intime en vidant son tiroir de commode, bien des années après sa disparition. Dès le lever du soleil, il se postait à la fenêtre de sa chambre et, chaque jour, sur les lignes du cahier, il aimait inscrire la météo : « beau temps » ; « assez beau aujourd’hui », « temps mauvais de la pluie », « il fait un temps superbe ». Il s’inquiétait de son poids, « 60,600 sans veste, je reprends petit à petit », de sa toux, écoutait battre son cœur et les oiseaux chanter en choral.

A moi, il parlait peu.

Depuis cette découverte je me rends moins souvent sur sa tombe. Sur les feuilles restées libres du cahier, il me semble, à présent, partager avec lui mes jours de solitude et lui raconter le temps qui s’effrange. Au début, je lui empruntais ses mots et répétais, méthodiquement sous la date du jour : « pluie battante », « nuageux », « des averses », mais ce n’était pas les miens. Alors peu à peu j’ai préféré : zinnias, mélodie, pivoines, boutures, rosée, poirier en fleur, bourgeons, éclore, s’épanouir, oubli. Je lui raconte la musique du jardin et le souffle du vent à travers les feuillages.

Ce soir, il ne reste plus que deux feuillets au fond du cahier.

F.S.

Jean-Philippe Bernard

Mon nom, c’est Pablo. Mais pourquoi Pablo ? Je n’aime pas ce nom, on dirait un second rôle de Tintin. Ce n’est pas que l’anonymat me gêne, bien au contraire. Je ne vois pas grand monde, penché sur mes salades. Je parle à peine aux poules, juste un peu quand j’ai bu. Pablo, ça ne fait pas limougeaud, mais mes vieux, avant d’être vieux, rêvaient encore des Asturies. Ils n’y étaient jamais allés, mais ils se sentaient républicains ; leur fils incarnait un désir de révolution, une révolution qu’ils n’avaient ni faite, ni même rencontrée.

Longtemps, j’ai trouvé ça bizarre ; mes copains cheminots s’appelaient tous André, Roger, François ou bien Marcel. J’ai connu des Michel et même un Antonin. Y’avait bien un Pierrot, un Paulo – un vrai Paul celui-là, et l’autre qu’on nommait Claudo, pour rigoler. Mais Pablo, quelle idée … C’est peut-être pour ça que j’écris aujourd’hui. Pour être enfin quelqu’un. Vous ne savez ce que c’est, ce sentiment de ne pas habiter son nom. Ce sentiment d’être quelque part un peu faussaire, un peu menteur, limite mythomane. Je ne suis pas Picasso ; j’ai passé trop de temps à effacer les graffitis des picassos de banlieue sur les murs de gares.

Et puis, Josette est morte ; elle m’a laissé tout seul. Elle avait un vrai nom, un nom tout en couleurs, qui sentait le midi et qui chantait la vie. Il ne me reste pas grand-chose, mais assez pour vouloir fuir Pablo. Je raconterai mes salades, j’écrirai sur mes poules. J’arrêterai de boire, peut-être. Je signerai Boris.

JP.B

Michelle Gouraud

J’habite un petit village. Quelques maisons plantées sur le flanc d’un coteau, orientées plein sud, les champs à ses pieds, des bois tout autour, le ciel pour horizon. Il est loin de tout, et moi je rêve d’aller plus loin sur la route. Qu’y a-t-il de l’autre côté de la colline, par-delà le grand bois ?

Je m’appelle Madeleine comme mon arrière grand-mère, et je m’ennuie dans l’étroitesse de ce village : la vie monotone se déploie sous le soleil, la pluie, entre ses murs, sur ses chemins, près de l’âtre ou dans les champs.

J’écris sur un cahier tout ce qui me passe par la tête, toutes ces choses qui me disent que derrière la colline la vie est bien plus belle. Moi je veux aller voir, et demain, bientôt, le suivrai la route. Je me réfugie souvent près de la Glane. Je la regarde s’enfuir entre les herbes et les quelques rochers qui bordent ses rives. Sur ses eaux tout en clapotis, entre les oyats et les joncs, les gerris glissent en funambules et des odonates bleus, frêles danseurs, volètent ça et là. J’aimerais tellement emprunter le pas de l’eau, courir avec elle, accrocher des ailes à mon dos et partir. Partir pour cette ville de lumières et de choses qui brillent. Je n’ai d’autres rêves que ceux tissés de l’imaginaire et je lance des passerelles par-dessus la colline en esquissant de roses lendemains. Je suis ce cheval fougueux, ce bouillonnement qui exalte un jardin intérieur inexploré. Après le silence, la germination, je saurai le goût des fruits.

Un jour, je suis partie avec mon cahier, mon crayon et ma gomme…

M.G.

Didier

Je m’appelle Diogène, Soldat Diogène Hudelle, hier cordonnier, aujourd’hui soldat.

Et j’ai peur. Peur de souffrir dans mon corps et dans mon âme.

Je vois bien autour de moi ce que la guerre a fait aux hommes et ce qu’ils sont devenus.

Je m’appelle Diogène et pour rester un homme dans cet enfer, j’ai décidé d’écrire ce journal. Écrire pour dire l’indicible, écrire pour ne pas rompre le lien avec ce cordonnier qui déjà, me semble être un autre. Est ce que je vais trouver les mots? Les mots qui parlent, les mots qui sentent, les mots qui sonnent.

Maintenant, par-delà la colline, une épaisse fumée où volent des flocons noirs, s’éloigne lentement alors que l’atmosphère se vide du tonnerre de fer et des éclats de feu. Au fond de mon trou mon corps se relâche et je pleure.

Première journée au front, première fournaise.

Tout a commencé par une rafale de mitrailleuse. Mon escouade, dernier foyer d’affection, s’est éparpillée nez à terre. Les balles rasaient, griffaient le sol, pétaradaient avec des éruptions d’étincelles. Nous avons fui en sauve-qui-peut!

Plus tard, une averse d’obus s’est abattue sur nous et j’ai été catapulté au fond de ce trou. Recroquevillé, j’ai senti le souffle de la mort, j’étais aplati sans pouvoir soulever ma poitrine vidée d’air. Les obus cognaient, cassaient, dans une pluie de fer, de chairs et de terre.

Une odeur de poudre, des relents de corps pourris exhalaient des immondices qui m’entouraient.

Comment survivre à cette horreur? Comment ne pas sombrer?

Rester un homme!

D.

Céline BOKSEBELD

Mon nom est Blanche.

Comme la couleur ? Comme son absence.

Nous ne parlons pas du même blanc.

Vous songez à Blanche immaculée, liliale et séraphique.

Or je suis Blanche blême, livide et blafarde. Blanc cassé. Blanche cassée.

Le tunnel sombre qui me retenait vient de me vomir. Enfin ! Je m’extirpe prudemment des ténèbres. Je rampe jusqu’au point ou l’obscurité impacte la lumière puis l’épouse. Mariage blanc. Je frotte mes yeux et déplie mon dos. Lentement.

Maintenant, je suis debout. Dehors. Dans la lumière. Opaline et aveuglante. Je vais tout vous dire de mes années noires, de mes zones d’ombres, de mes nuits blanches.

Je vais vous les écrire.

J’ai choisi le cahier. Celui dont la couverture plastifiée représente un damier. Jeux de dames. Jeu d’une dame. Blanche.

Je l’ai posé sur le vieux bureau en noyer dont la surface porte encore les stigmates des coups de ciseaux, crayons et autres accessoires, métalliques et belliqueux.

J’ai saisi mon stylo préféré, un vieux bic dont le capuchon porte les traces de mes dents enragées. J’ai choisi l’encre. Noire. Je veux noircir. Noircir des pages. Blanches.

J’ai quitté mes chaussures et posé mes pieds nus à plat sur le parquet en chêne. Pour la stabilité.  J’ai peur de tanguer, me déséquilibrer, me laisser aspirer et engloutir par mes mots. Mes maux. Une peur bleue. Je pourrai y disparaitre. Disparaitre en moi. Comme par magie. Magie noire.

Je me lance. Tant pis si j’échoue. C’est un essai. Une balle à blanc.

Si j’avais été musicienne, j’aurais couché ma douleur sur une partition bicolore. Des croches, des clés, des altérations et des silences. Et des noires. Et des blanches.

Mon seul espoir tient dans ma main diaphane. Je le serre fort comme un ami, une amulette, une âme, une arme. Une arme blanche.

C.B

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