Ecrire à partir de « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

Cette semaine, Sylvie Neron-Bancel vous propose d’écrire à partir du roman de Franck Bouysse, « Né d’aucune femme » (Éditions La manufacture de livres, 2019). Envoyez-nous vos textes (1500 caractères espaces compris) jusqu’au 18 juillet, à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com

Petite précision: merci de nous envoyer vos textes sous format word ou .odt. en indiquant en haut de page votre nom d’auteur. Nous répondons à tous les envois, alors à très bientôt !

Extrait

« (…) Mon nom, c’est Rose.  C’est comme ça que je m’appelle, Rose tout court, le reste a plus rien à voir avec ce que je suis devenue, et encore, ça fait du temps que quelqu’un m’a plus appelée Rose. Quand je suis seule, que tout le monde dort, des fois je répète mon prénom à voix haute, mais pas trop fort, juste pour m’entendre, de plus en plus vite. Au bout d’un moment, il y a plus de début ni de fin, alors je m’arrête et ça continue dans ma tête, comme si j’avais démarré une machine du diable. Si on m’entendait, j’aurais sûrement droit à un traitement spécial et tout serait fichu par terre.

Je pensais que ça serait plus difficile d’écrire. J’ai passé tellement d’années à attendre ce moment, j’en ai tellement rêvé. Je me suis préparée tous les jours à mettre de l’ordre, à trier mes idées, en espérant le moment où je pourrais enfin poser mon histoire sur du vrai papier. Et voilà que le grand soir est arrivé, celui où j’ai décidé de me jeter dans la grande affaire des mots. Sûrement que personne ne lira jamais. C’est pas ce qui est important. Ce qui compte, c’est que pour une fois j’aille au bout de quelque chose sans qu’on m’en empêche. Je reculerai pas. Pour que ça soit possible, il a fallu que je croise Génie, une bonne âme. Je parlerai d’elle plus tard. J’ai beaucoup réfléchi à ce que j’écrirai en premier, par quel bout démarrer, évidemment pas le vrai début de ma vie, un autre début, le moment où j’ai compris que je quittais un monde pour un autre, sans qu’on me demande mon avis. »

Ce premier extrait est tiré du cahier de Rose. L’histoire de Rose nous est racontée par un prêtre qui va lire ses cahiers écrits lorsqu’elle était enfermée dans un asile. Rose a quatorze ans, au début du récit, lorsqu’elle est vendue par son père qui n’arrive pas à nourrir sa femme et ses trois sœurs. Il la vend à un maître de forge, Charles, un violent, qui vit avec sa mère, une vieille sorcière et sa femme alitée, enfermée dans une chambre au premier étage d’un château délabré. L’histoire se déroule probablement au 19ème siècle, dans les Landes. 

On croise, dans ce roman choral, des êtres habités de violence, incapables d’agir, de se révolter, perclus de remords et de peu de paroles, comme Rose qui va découvrir l’écriture au fil des pages et tenter de s’affranchir de sa condition. L’auteur donne la parole à chacun d’eux. Pour certains de ses personnages, l’auteur a utilisé la troisième personne ; il prend de la distance avec eux et peut ainsi exprimer des zones d’ombre. Franck Bouysse creuse la thématique du mal, du mâle, mais aussi de la féminité. C’est un récit qui soulève de nombreuses questions sur la transmission, l’enfantement, l’amour. Difficile de le lâcher, ce personnage de Rose, qui se relève de nombreuses fois et, grâce aux mots, parvient à lutter contre l’oubli.

Suggestion

Je vous invite d’abord à prendre quelques minutes pour réfléchir à un personnage de fiction, homme,  femme, enfant (ce qu’il fait dans la vie, lieu, époque). Choisissez un prénom, prenez un certain soin à le sélectionner, comme Franck Bouysse. Ce prénom va porter votre histoire.

Le personnage va éprouver le besoin d’écrire dans un carnet, de confier son histoire. Notez quelques idées de situations, pensez à des faits divers que vous avez lus, qui pourraient le pousser à révéler quelque chose de sa vie, ou un événement auquel il a assisté.

Je vous propose un second extrait, situé vers la fin du roman :

 « Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comment je les ressentais au moment où je les ressentais, que des fois ceux que j’utilise collent pas exactement, que j’aurais besoin d’en connaître d’autres, plus savants, des mots avec plus de choses dedans. Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve.  Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor et tellement d’autres que j’ai retenus sans effort, pourtant sans connaître leur sens. Ils me semblent plus légers à porter que ceux qui disent. Ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C’est peut-être ce qu’on appelle une âme. Ces mots, je voudrais les emmener jusqu’au bout, gravés dans les feuilles de mon cahier, bien mieux que des initiales sur un rocher. J’ai la mémoire de ces mots qui fabriquent un monde rien qu’à moi, et qui d’habitude suffisent à me transporter loin d’ici, loin de mes souvenirs aux Landes, loin de mon petit perdu. D’habitude.  »…

Proposition d’écriture 

Je vous suggère de dresser une liste de mots « magiciens », comme le dit Rose, qui pourraient faire rêver votre personnage, ou de mots « pivots », j’emprunte ce mot à Charles Juliet, qui l’utilise pour désigner des mots qu’il affectionne.

Et je vous propose maintenant d’écrire le début du carnet ou du journal de votre personnage. Utilisez la première personne. Servez-vous de votre liste de mots, pas forcément tous. Faites entendre la voix, la langue particulière, le point de vue de votre personnage. Vous pouvez commencer par : Mon nom est X.

Lecture

Franck Bouysse s’est enfermé, loin du bruit, du téléphone, non loin d’un monastère, pour écrire le destin tragique et grandiose de Rose. Il part d’un lieu et d’une révolte, comme il le dit lui-même. On sent qu’il a été happé par ce personnage féminin. Ce qui m’a plu, dans ce roman, c’est de me trouver en compagnie de cette jeune fille intelligente, peu instruite, qui souffre dans sa chair, se révolte, parvient à être lumineuse. Elle a une âme de résistante. Malgré les cadavres sur son chemin, il y a la lumière, les mots, il y a les silences et la magie opère.  Le rythme du récit – nombreuses intrigues, revirements – tient le lecteur en haleine. On veut savoir jusqu’où cette descente aux enfers va aller. On découvre de très belles pages sur une nature hostile. La langue, poétique, invente, détaille, creuse les odeurs, les perceptions, les sensations et sert le clair-obscur de personnages entêtants, complexes.

Sylvie Neron-Bancel anime des ateliers ouverts, et des modules de la formation littéraire. En juillet, elle doit conduire deux ateliers (sous une forme que les conditions sanitaires actuelles contraindra à revisiter) Écrire sur le chemin de Compostelle et Carnets de bord de mer.

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