Ça se finit comme ça : vous, au fond du vestibule, à deux doigts de rendre la robe au magasin. Le paradis s’éloigne à reculons, aspirant la rumeur des rues. Les éclats de voix, les rires grivois s’étouffent. Un baiser sonore se noie en sourdine. Paris s’éteint. Curieusement, vous ne pensez pas à vous. À l’heure qu’il est, votre mère doit confier ses ongles et son immense fierté à la manucure qui n’en a cure, mais approuve à cent pour cent : des orteils à la racine des cheveux, tout-absolument-tout doit être impeccable. Clothilde, votre témoin, met un point final au discours qu’elle ne lira pas. Mamé Luce administre les dernières consignes au voisin de garde : pas de lait pour Ruban ! Le chaton en raffole, contrairement à vous qui n’en supportez plus la blancheur insultante. Car voilà, l’ex futur marié en a décidé autrement.
Depuis quand avait-il l’intention de vous en faire part ? Y avait-il des signes avant-coureurs qu’une personne normalement constituée aurait décelés sur-le-champ ? Qu’est-ce que vous n’avez pas su lire ? À quel moment s’est-il détourné de vous au juste ? Vous rembobinez le passé. Chaque séquence est revue à la loupe du désamour qu’avec votre myopie intellectuelle, vous n’avez pas décodé. À cette fameuse Saint-Valentin, par exemple, qu’est-ce qui vous a échappé ? L’avocat-crevette ? Sa sauce cocktail ? La sole meunière ? Les petits choux nappés de nougatine, subtils messages subliminaux ? Il faut reconnaître que votre tirade était cousue d’arguments solides. Les nombreux avantages ont été présentés sans aucun oubli :
- L’achat de l’appartement,
- Un projet de vie commune,
- Une famille — pourquoi pas ?
Se mettre à l’abri l’un l’autre n’était-il pas le meilleur gage d’amour ?
C’était trop, sans doute.
Mais il a dit oui.
En tout cas il n’a pas dit non.
À la fin du discours-fleuve dont vous l’avez arrosé en guise de digestif, il a validé la proposition :
— Bon, d’accord, si tu veux.
Qu’est-ce qu’il aurait fallu comprendre ? Bof ? Oui, mais finalement non ?
Le plus impardonnable reste qu’il vous l’ait glissé dans un entre-deux coupable. Entre deux portes closes. En semi-tête à tête. Entre la poire et le fromage, comme on dit de ces instants perdus propices à la conversation. À ce détail près que les mots ont volé à l’intérieur d’un sas qui comprime la respiration. La température monte. Il est retranché d’un côté ; vous, à l’opposé. Il ne va quand même pas vous faire l’affront de vous toucher !
— Ce n’est pas possible, haletez-vous.
Il répète : il récidive.
Quelque chose roucoule au fond de votre gorge quand vous gargouillez :
— Ouvrrre, j’étouffe.
Ça continue comme ça : vous, boudinée dans votre robe dont les ultimes retouches ne sont plus contestables. Vous n’aviez jamais pensé au satin comme une matière lourde. Le poids du tissu vous plombe à la chaise. La gravitation vous apparaît soudain comme la plus grande découverte de l’humanité, puisque le seul ancrage quand les murs tournent. Au moins vous pouvez compter sur le soutien de la Terre. Romain dit qu’il va s’occuper de tout. Est-ce qu’il plaisante ? A-t-il conscience qu’il va devoir appeler le traiteur, la mairie, le père Clément, la fleuriste, le photographe, le DJ ? Le loueur de salles ! Est-on dans les délais, d’ailleurs ? Manifestement votre concubin n’a pas la moindre idée de l’énergie nécessaire pour réunir autant de prestataires à la même maudite date ! Mais il persiste. L’essentiel est que vous n’ayez qu’à vous reconstruire. Il minimise. Est-ce lui qui va annoncer votre naufrage à l’entrée du port à votre mère ? Il attrape le téléphone. Une méchante envie de lui fracasser le crâne avec le combiné remonte le long des mollets jusqu’au bout des doigts. À la place, mieux vaudrait se ruer sur l’appareil afin d’appeler votre meilleure amie Clothilde… laquelle vous demandera immanquablement ce que vous avez foutu. Vous vous ravisez.
Il murmure qu’il vous aime. Pardon ? Peut-il répéter ? Vous avez dû mal entendre.
Vous répliquez du tac au tac :
— Dégage !
Romain sort du même pas pressé que votre père parti un jour de tempête conjugale pour ne jamais revenir. Votre cœur se gonfle à tel point qu’en éclatant, vous craignez qu’il n’éclabousse la « toilette » prêtée contre une caution au-dessus de vos moyens. Vous vous préparez au pire. À commencer par la désintégration totale. Car en cas de survie, il va falloir :
- Faire bonne figure ;
- Annuler vos congés (les quatre jours légaux plus la semaine en Guadeloupe) ;
- Retourner au bureau, l’air de rien ;
Dans cette hypothèse, vous emploierez votre créativité à autre chose que de puériles illustrations que personne ne comprend. Briser un rêve de petite fille ne suffisait pas, il fallait y ajouter la double flèche de l’humiliation ! Les volants de la robe Bohème qu’on a eu l’inconscience de vous confier se tachent de mascara. Romain revient. Tout bien réfléchi, vous acceptez le verre qu’il vous tend. Avec la gorgée d’eau fraîche, vous ravalez votre rancœur. Vous n’en êtes plus à ça prêt.
Il ne peut pas, voilà tout. Pas d’explication, donc. Vous devrez vous contenter d’une incompatibilité de dernière minute. Votre compagnon — puisque c’est ainsi qu’il convient de l’appeler désormais — souligne que se marier n’a rien d’obligatoire. Ce serait ringard, même. De plus, le marié a vu la robe avant le jour J. Vous vous moquez des codes. Allez jusqu’au bout ! Sur l’étoffe, les sanglots noirs ont formé des marbrures qu’il sera difficile de ravoir. Une justification de plus à inventer. Or, vous n’avez plus l’énergie. Romain imbibe un coin de kleenex avec le fond de verre. Avec soin, il efface les coulées qui ravinent vos traits. Vous vous détestez d’être trop épuisée pour l’en empêcher. Vous vous détestez de le détester, lui, un trésor de douceur. Vous cédez. Hélas vous n’avez pas de courage non plus. Vous le haïssez encore une minute. Puis vous vous dites qu’après tout, il ne vous délaisse pas du jour au lendemain et que la vie ne se passe jamais comme on l’avait prévue.
A.V