Tous les dimanches, Claire gare sa voiture deux rues avant le cimetière où sa mère est enterrée. Il y a un parking à l’entrée, presque toujours vide à cette heure-là. Elle ne le prend jamais. Elle préfère se garer devant l’ancienne poste, là où le trottoir s’élargit avant la rue des Acacias. Personne ne lui a jamais demandé pourquoi. Elle non plus, elle ne se le demande plus.
Le trajet est plus long. Elle passe devant les volets bleus de la maison d’angle, le banc sous le platane, toujours vide même en été, l’odeur de lessive qui sort de la même fenêtre. Au printemps, les glycines débordent d’un jardin qu’elle n’a jamais vu autrement qu’à travers la clôture. En novembre, les feuilles s’entassent dans le caniveau avant que la mairie ne les ramasse.
À force, elle a fini par penser que c’était ça, sa vraie destination. Pas le cimetière. Le chemin.
Le fleuriste a changé trois fois d’enseigne, la pharmacie est devenue une agence avant de redevenir pharmacie, le café où les vieux jouaient aux cartes fait des brunchs le dimanche, maintenant. Elle, elle prend toujours le même chemin.
Elle ralentit devant les fleurs. Elle regarde surtout les mains qui font les bouquets. Les tiges qu’on coupe, les feuilles qu’on enlève, le papier qu’on plie. Certains dimanches, elle entre acheter une plante pour son balcon. Jamais un bouquet.
Le portail arrive quelques mètres plus loin. Noir, lourd, jamais vraiment fermé. Elle connaît le bruit qu’il fait, les éclats de peinture près de la serrure, les traces de mains sur le métal. Elle s’arrête à quelques pas. Assez près pour voir les gens disparaître entre les cyprès. Assez loin pour que personne ne devine qu’elle hésite.
Il y a ceux qui arrivent avec un arrosoir, d’autres avec un chiffon, d’autres les mains vides. Les familles parlent fort avant les grilles, puis baissent la voix sans s’en rendre compte. Les enfants courent jusqu’à ce qu’un adulte les rappelle à l’ordre. Elle connaît tout ça par cœur. Elle pourrait dire quelle allée chacun va prendre.
Puis elle repart.
Le dimanche soir, sa sœur Anne appelle vers dix-neuf heures. Elles parlent de tout et de rien, du temps, des courses, d’un rendez-vous qu’elles ont zappé, d’une recette ratée. Et à un moment, sans le décider vraiment, elles finissent par parler du cimetière.
« Il y avait du monde ?
– Un peu moins que la semaine dernière.
– Les roses ont dû souffrir.
– Avec cette chaleur, sûrement.
– Ils ont enfin remis du gravier ?
– Il était temps. »
Elles n’ont pas besoin d’en dire plus. Elles savent quand les chrysanthèmes envahissent la vitrine du fleuriste, quand les voitures débordent dans les rues à côté, quand la pluie transforme les allées en boue.
Quand elles étaient petites, leur mère rallongeait toujours les trajets. Pour une baguette, elle traversait tout le quartier juste pour passer devant une maison qu’elle aimait, à cause des rosiers. En revenant de l’école, elle prenait par la rivière au lieu de couper par le marché. Claire soupirait. Anne demandait pourquoi elles ne prenaient jamais le chemin le plus court.
Leur mère souriait et disait : « Un détour n’en est un que lorsqu’on veut arriver quelque part. »
Claire a longtemps cru que c’était une de ces phrases que les adultes disent sans y penser. Avec le temps, elle a arrêté d’y penser aussi. Et puis un dimanche, sans prévenir, la phrase s’est mise à peser.
Les années ont ralenti leurs gestes. Anne, la soixantaine, parle plus souvent de ses genoux. Claire choisit ses chaussures selon la distance à parcourir. Elles oublient un prénom, parfois, avant de le retrouver ensemble. Le rituel, lui, n’a pas bougé.
Un soir de septembre, Anne demande, presque distraite :
« Tu crois qu’on finira par y aller ensemble ? »
Claire ne répond pas.
« Ensemble où ? »
Anne rit, doucement.
« Tu sais bien. »
Le dimanche suivant, Claire arrive plus tôt que d’habitude.
Une voiture est déjà là, devant l’ancienne poste. Celle d’Anne. L’autocollant délavé, elle le reconnaîtrait entre mille.
Sa sœur attend près du platane, un bouquet sur les genoux. Claire ne l’a jamais vue en acheter un. Elles s’embrassent sans un mot, puis reprennent la route.
Anne ralentit devant les glycines. Elle aussi regarde les volets bleus. Elle aussi cherche des yeux la fenêtre d’où sort l’odeur de lessive.
Ça fait vingt ans qu’elles font le même chemin, chacune de son côté, sans jamais se croiser. Claire s’arrête net.
« Tu passais par là, toi aussi ?
Anne hausse les épaules.
« Depuis toujours. »
Elles se remettent à marcher. Plus près l’une de l’autre qu’avant.
Devant le fleuriste, les bouquets attendent, ficelés. Anne s’arrête pour regarder les mains qui les font. Les mêmes gestes que Claire croyait être la seule à connaître.
Le portail est là. Noir, entrouvert, comme toujours. Elles ralentissent, ensemble, sans se concerter.
Devant les grilles, elles s’arrêtent.
Personne n’avance. Personne ne repart. Le vent passe entre les cyprès.
Anne fait un pas vers le portail. S’arrête net.
« On prend par la rivière ? »
Claire met un moment à répondre.
« Oui. »
Elle tourne les talons.
Elles remontent la rue des Acacias, coupent avant le platane, longent l’eau. Le gravier n’est pas le même sous leurs pieds. Plus sec que celui des allées.
Claire pense à leur mère, à ses détours sans raison, aux rosiers, à la rivière qu’elle préférait au marché.
« Un détour n’en est un que lorsqu’on veut arriver quelque part. »
Elle regarde sa sœur marcher à côté d’elle, loin des tombes, un peu essoufflée. Aucune des deux ne dira pourquoi.
Elles ne sont pas arrivées au cimetière. Elles ne sont pas non plus reparties chez elles. L’eau, elle, allait quelque part.
M-J. L