« Bleu piscine » de Pauline Guillerm. Un lieu, deux temporalités

Après ACADIE-RESSAC, la pièce de théâtre BLEU PISCINE de Pauline Guillerm est publiée cette semaine chez Lansman Editeur. À l’occasion des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre dont la pièce est lauréate 2019, nous avons rencontré l’autrice.

La mise en voix de ce texte aura lieu le 14 novembre à la médiathèque de Vaise (Lyon).

L’Inventoire : Vous avez publié il y a 6 mois ACADIE-RESSAC, écho océanique de votre retour en Bretagne après votre résidence canadienne. Cette fois, il est encore question d’eau ! Comment vous est venue l’idée de cette pièce ?

Pauline Guillerm : Le texte Bleu piscine, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore Bleu piscine – au tout début du projet, il n’y avait d’ailleurs pas encore de piscine -est né au lendemain des attentats de Paris. Habitante d’un des quartiers touchés, j’ai été évidemment bouleversée par le drame touchant tant de victimes et leurs proches, et j’ai été aussi sensible à ceux qui ont assisté « de l’extérieur » aux évènements parce qu’ils ont eu par exemple à couvrir les évènements, à annoncer, à surveiller, à balayer. J’ai eu envie de me rapprocher de ces personnes-là. Loin du drame et pourtant si proches. J’ai toujours été intéressée – déjà, dans ma pièce Les amis d’Agathe M., mais aussi dans mon travail de création à partir de différentes réalités sociales – par la trajectoire de vie des personnes qui se trouvent « à côté » des drames.

Elles ne sont pas touchées directement et pourtant, elles sont touchées quand même. J’ai fait un travail de collecte et de documentation et je suis allée à la rencontre de gens qui ont directement vécu une répercussion des attentats dans leur vie sans qu’ils aient été les victimes ou proches des victimes. J’ai ainsi écouté de nombreuses histoires parce qu’il me semblait que je devais creuser le territoire de ma fiction à partir d’un matériau réel. Et très vite, il m’a paru évident que je ne souhaitais pas raconter les attentats de Paris. Mon envie était de raconter un drame collectif et les répercussions d’un drame collectif sur les trajectoires de vie de personnages, dont ils avaient été témoins.

Par l’écriture, l’espace central de la pièce s’est imposé : une piscine. Lieu de la catastrophe. Un accident, un attentat ? J’ai choisi de ne pas résoudre cette question.

L’eau est-il pour vous un élément privilégié ?

C’est certain que mon lien à l’élément eau est important dans ma vie et présent dans mon écriture mais situer le drame dans une piscine s’est sans doute imposé d’abord parce qu’à la piscine, on y est presque nus, les âges et les conditions physiques sont variés, les comportements différents et en même temps, on se ressemble tous en maillots et bonnets. Et puis l’eau : la naissance, le raz de marée aussi.

C’est une pièce avec un certain nombre de personnages. Comment avez-vous déterminé la structure ?

Il y a en effet de nombreux personnages dans Bleu piscine. Je ne l’avais pas prévu à l’avance ! Il y a d’abord eu cette envie centrale de faire entendre les personnages qui ont été témoins du drame collectif. Mais alors je ne pouvais pas raconter l’après drame sans faire exister le drame et pourtant, je ne souhaitais pas le décrire – il me semblait que les ressorts émotionnels liés à l’évènement en lui-même n’appartenaient pas au même texte. Il s’agissait alors de raconter l’avant drame pour que le drame existe en creux.  

Ainsi se côtoient deux temporalités. Avant, c’est anodin, des petits drames du quotidien apparaissent. Ça nage donc ça vit. J’ai choisi d’écrire des dialogues brefs, tous les personnages sont anonymes, c’est une scène quotidienne, elle pourrait se passer dans n’importe quelle piscine, n’importe quel jour, à n’importe quel moment de la journée. Les personnages y sont aussi nus que les mots échangés. On n’est pas là pour parler, on est là pour nager alors quand on se parle, c’est bref, c’est net, c’est entier.

Jusqu’au moment où le lieu devient le pire endroit où être au pire moment. Là, c’est le trou noir. L’ellipse. Après, il n’y aura plus d’innocence, et l’existence, tout-à-coup, change. Et les personnages prennent et mobilisent la parole, ils en ont des choses à dire, à raconter, jusqu’à raconter leur histoire au-delà du drame, comme si on ne pouvait pas raconter le drame, sans se raconter soi.

Il me semblait alors qu’il manquait quelque chose : le cœur du drame. Celui même que je ne souhaitais pas raconter. Une voix alors venue de très loin, une voix en état de choc, s’est mise à raconter un tout autre drame, une façon de dire l’innommable.

Ainsi la structure du texte s’est dégagée par l’écriture, je n’ai rien déterminé à l’avance, j’ai cherché, en écrivant. A chaque étape, le texte a dégagé une forme, comme si j’avais trouvé les réponses par l’écriture même.

Il y a plus de gravité dans cette pièce que dans vos précédents textes. Comment cela s’est-il imposé à vous ?

Effectivement, le texte a une certaine gravité. C’est lié, à mon sens, à l’histoire même et à ces récits que j’ai eu envie de creuser, à ces trajectoires de vies bouleversées. Il me semble tout de même que cette gravité trouve une certaine légèreté dans le lien qui unit les personnages et dans les scènes de la piscine avant le drame.

Avez-vous une sorte de « modèle » de pièce idéale, ou vous inspirez-vous plutôt d’auteurs de poésie, de reportages, de la vie réelle ? Un peu tout à la fois ?

Je n’ai aucun modèle de pièce idéale. Il y a en revanche des écritures qui me parlent, qui me guident, qui me nourrissent. Au cœur de mon processus de création, il y a les pièces que je vais voir, mes lectures, mes rencontres avec des auteurs et des autrices, mes questionnements, mon histoire, mes expériences et effectivement le réel. Ça m’intéresse beaucoup de partir d’observations, d’entretiens et de voir comment ce matériau de vie réelle vient me rencontrer, me rejoindre dans mes envies d’écriture.

Quel est votre livre préféré actuellement ?

Je ne sais pas si c’est mon livre préféré actuellement mais c’est un livre qui ne cesse d’être présent dans ma vie et de me nourrir : Du luxe et de l’impuissance de Jean-Luc Lagarce (aux Solitaires Intempestifs). Une série de textes d’une grande profondeur qui donnent à voir le monde dans les liens qui nous unissent, nous les êtres humains.

Vos projets ?

Je travaille sur un nouveau projet de texte de théâtre débuté l’année dernière lors d’une résidence de sept mois auprès de jeunes en insertion à Montreuil dans le cadre du dispositif des résidence d’écrivains en Ile de France. J’y ai rencontré de nombreux jeunes primo-arrivants en France et j’interroge par l’écriture le rapport aux territoires et à la construction d’une jeunesse (invisible). Je vais avoir de nouvelles occasions en 2020 pour approfondir ce projet en résidence. Et je poursuis les différentes créations littéraires et théâtrales (et de lecture à voix haute) avec des publics très variés en tant que comédienne ou metteuse en scène. J’anime également des ateliers à Aleph-Écriture.

D.P.

Le jeudi 14 novembre à la médiathèque de Vaise (Lyon), aura lieu une mise en voix de la pièce Bleu piscine de Pauline Guillerm à 19 heures, dans le cadre des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre.

Ses prochaines formations Aleph-écriture ici.

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