Ce qu’a encore à nous dire la littérature: A quoi ça sert ? (3)

Passeport pour la vraie vie, la littérature, ou discipline académique et périmée ? Est-elle encore vivante ? À quoi sert-elle ? Quels textes pour accompagner notre vie, mieux qu’une formulette religieuse, un mantra ou une technique de développement personnel ?
« L’Espace du possible », lieu de vacances et de formation situé à Meschers-sur-Gironde, propose chaque année à des milliers de personnes des centaines d’activités entre loisirs, création et développement personnel. On y célébrait cette année son 40ème anniversaire, sur le thème retenu de la « transmission ». Plusieurs intervenants d’Aleph-Écriture sont venus à cette occasion y proposer des ateliers d’écriture et des lectures publiques : notamment Catherine Berthelard, Fred Siddarta et Arlette Mondon-Neycensas, intervenants d’Aleph-Écriture en Aquitaine.

Alain André, directeur pédagogique et écrivain, y proposait quant à lui une réflexion sur le thème de la transmission littéraire. Nous avons présenté les semaines passées les deux premières parties de cette réflexion, voici la dernière.

À quoi sert la littérature ?
Rapports au monde

Ce que la littérature nous transmet, elle le fait à travers des textes. C’est déjà le cas avec la Bible, non pas parole révélée, mais tout ce qui nous reste d’une bibliothèque immense, datant du premier millénaire avant notre ère, comme le raconte notamment l’historien Jean Bottéro dans Naissance de Dieu. La Bible et l’historien (Gallimard, 1986).

La littérature transmet un rapport au monde, un regard sur le monde. Le lecteur est éminemment sensible à ce dont parle un livre, comment, avec quels personnages et quelle histoire : ce sont les outils qui lui sont directement accessibles. Ils réagissent à des expériences émotionnelles, sont sensibles à l’épaisseur humaine d’un texte. Flaubert n’a jamais écrit un « livre sur rien », observe Sophie Divry dans Rouvrir le roman (Noir sur blanc, 2017), mais il a créé le bovarysme, figure éternelle de la condition humaine ; et mon cher Claude Simon, grand tenant de l’art pour l’art, ne concocte pas, dans La Route des Flandres, une dissertation sur l’usage des parenthèses : il dit quelque chose sur la guerre, sur son absurdité, sa violence, sur la perpétuation des rapports de classes au beau milieu des conflits, quelque chose qu’il a appris et que presque malgré lui il nous transmet.

À quoi sert la littérature ?

À quoi sert la littérature, ici ? Leslie Kaplan le précise à sa façon, à propos du Benjy de Faulkner, qui est «  justement un personnage, pris dans un récit, une histoire, c’est Le Bruit et la Fureur, et Faulkner, puisqu’il s’agit ici de lui, invente des FORMES qui permettent de PENSER, de penser comme pense la littérature, en faisant L’EXPÉRIENCE D’UN POSSIBLE. La littérature est donc un moyen de penser. Pour définir la fiction, Franz Kafka utilisait une phrase qui a déjà été beaucoup commentée :

« Écrire, c’est sauter d’un bond hors de la rangée des assassins ». Ce saut constitue une rupture ;  il crée une distance. Les assassins dont parle Kafka sont ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui répètent, qui observent la norme sociale quelle qu’elle soit, pour continuer avec la vie mauvaise telle qu’elle est, assassinant ainsi le possible : d’autres possibles, ce qui pourrait commencer, rompre avec la mauvaise vie ancienne.

« Pour sauter », précise Kaplan commentant Kafka, « il faut un appui : quand on écrit, les mots sont cet appui » (Outils, P.O.L, 2003, p.22). Pierre Jourde le dit plus simplement : la littérature a une fonction de témoignage, a minima, et elle nous change, elle nous donne accès à l’autre, elle nous ramène à la réalité et à nous-mêmes.  Elle élargit le champ de la connaissance, approfondit l’expérience. Bref, c’est un luxe dont tout le monde a besoin : quelque chose qui n’est pas rentable, mais touche au sens de notre existence.

De la Bible à l’anthologie personnelle

Peut-être vous souvenez-vous que la justice italienne a tenté, en vain, de faire condamner Erri De Luca en justice parce qu’il s’était élevé contre la construction de la ligne Lyon-Turin, disant qu’il fallait saboter ce projet, ce dont la justice a voulu faire un appel au sabotage direct des voies. De cette expérience, l’auteur, ancien établi du mouvement mao-spontex « Lotta Continua », célèbre pour sa lutte dure contre la Fiat de Turin, a tiré un tout petit livre intitulé La Parole contraire (Gallimard, 2015). De Luca rappelle les faits puis, tout à coup, sans transition, il écrit ceci :

« En tant que lecteur, je n’ai pas eu de préférence pour la littérature sociale et politique. Les labyrinthes érudits de Borges ont ouvert mon troisième œil en me faisant découvrir les profondeurs des sagas et des mythologies. / J’ai lu de la même façon les histoires de la Kolyma de Chalamov, en apprenant l’infinie patience et la résistance d’un prisonnier condamné aux travaux forcés. La littérature est un point d’arrivée qui ne répond ni aux genres ni aux thèmes. Il survient, et alors c’est une fête pour celui qui lit.

Quand j’étais jeune, je suis devenu anarchiste après la lecture d’Hommage à la Catalogne, de George Orwell. J’ai choisi mon camp à cet âge qui contient toutes les possibilités. Mes sentiments à cette adhésion n’ont pas changé. La littérature agit sur les fibres nerveuses de celui qui a la chance de vivre la rencontre entre un livre et sa propre vie. Ce sont des rendez-vous qu’on ne peut fixer ni recommander aux autres. La surprise face au mélange soudain de ses propres jours avec les pages d’un livre appartient à chaque lecteur. » (p.13)

Ce passage me renvoie au fait que mon histoire à moi, c’est d’abord celle d’un lecteur, depuis l’enfance. La lecture a été d’autant plus importante pour moi que mon père était un anticlérical notoire, positiviste, qui n’avait épousé sa femme qu’à la condition qu’elle renonce et au catholicisme et à une éducation religieuse pour ses enfants, ce qui lui permettait d’occuper la place de Dieu le père. Le désert que cela a produit autour de lui, s’agissant du sens, m’a rendu vitales les histoires que je lisais, comme plus tard la mythologie, religieuse du marxisme-léninisme (vers quoi m’avait conduit la lecture et l’influence de Jean-Paul Sartre), comme, enfin, les histoires que la psychanalyse a su revisiter pour aider ses patients. La littérature a d’abord été ça, pour moi : une bouée de sauvetage, une raison d’espérer, un moyen de penser au-delà d’Auguste Comte et de Jean Rostand.

J’ai donc ma propre « bible » : ma collection de textes essentiels, ceux qui m’ont servi de plancher, peu à peu, pour écrire. J’ai rassemblé une série de textes, littéraires ou philosophiques, en français mais pas que. C’est un kit, à usage intime mais peut-être pas que. Ce sont mes fétiches, mes grigris.

Mon idée, avant cette conférence, était d’en imprimer une centaine. Je me suis arrêté à vingt-et-un, faute de temps : des textes écrits par sept femmes et quatorze hommes. Ce sont ceux qui vous ont été offerts avant le début de cette conférence. Ils étaient tirés des ouvrages suivants :

Le Roseau révolté, de Nina Berberova (1958 et Actes Sud, 1988) ;

Rappeler Roland, de Frédéric Boyer (P.O.L., 2013) ;

Le Chiffre et L’Auteur, in : Œuvres complètes, t.2, de Jorge Luis  Borges (« Bibliothèque de la Pléiade ») ;

Autobiographie chapitre X, de Jacques Roubaud (Gallimard, 1977) ; et Ma vie avec le docteur Lacan, du même (L’Attente, 2004) ;

Dormi pleuré, de Raymond Queneau (Le Castor astral, 1996) ;

I remember, de Joe Brainard (1989 et Gallimard, 1991) ;

En vivant en écrivant, d’Annie Dillard (1989 et Christian Bourgeois, 1996) ;

L’Origine – simple indication, de Thomas Bernhard (1975 et Gallimard, 1981) ;

Centurie, de Giorgio Manganelli (W, 1985) ;

– « Un homme libre », de Leslie Kaplan (inédit offert à l’auteur) ;

Anatomie d’un soldat, de Harry Parker (Bourgois, 2016) ;

Manuel d’exil. 35 leçons pour réussir son exil, de Velibor Čolič (Gallimard, 2016) ;

La Parole contraire, et Le plus et le moins, d’Erri De Luca (Gallimard, 2015) ;

Un lieu à soi, de Virginia Woolf (10/18) ;

Cronopes et fameux, de Julio Cortazar (1962 et gallimard, 1977) ;

Les Armoires vides, d’Annie Ernaux (Gallimard, 1974) et Mémoire de fille, de la même (Gallimard, 2016) ;

Pour Isabel. Un mandala, d’Antonio Tabucchi (Gallimard, 2014) ; Pereira prétend, du même (1994 et Bourgois, 1995) ; et Une journée avec Tabucchi (Quai Voltaire/La Table ronde, 2015) ;

La Métamorphose et autres récits, de Franz Kafka (1948 et Gallimard, 1980) ;

Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino (1979 et Seuil, 1981) ;

Essais III, III, de Michel de Montaigne, « Sur trois sortes de relations sociales ».

– « Brindilles », in : Journal 1922-1989, de Michel Leiris (Gallimard, 1992) ;

Fenêtres, de Jean-Bertrand Pontalis (Gallimard) ;

– « Les dix commandements du guitariste », de Captain Beefheart ;

Le Temps retrouvé, de Marcel Proust (Gallimard, 1954) ;

Si c’est un homme, de Primo Levi (1947 et Julliard, 1987) ;

Chronique d’hiver, de Paul Auster (Actes Sud, 2013) ;

– « Ode à Eugénie Grandet », in : Moi, Eugénie Grandet, de Louise Bourgeois (Le Promeneur, 2011) ;

Les Absents, de Georgia Makhlouf (Rivages, 2014) ;

Mr Gwyn, d’Alessandro Baricco (Gallimard, 2014) ;

– « Mon corps », chanson d’Ariane Moffatt ;

Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, de Marie Darrieussecq (P.O.L., 2016) ;

Les gens dans l’enveloppe, d’Isabelle Monnin (Jean-Claude Lattès, 2015) ;

Les vies multiples d’Amory Clay, de William Boyd (Seuil, 2015) ;

Le Cheval, de Claude Simon (Chemin de fer, 2015) ;

Confiteor, de Jaume Cabré (Actes Sud, 2013) ;

Le Restaurant de l’amour retrouvé, d’Ito Ogawa (2008 et Picquier, 2013) ;

Stations (entre les lignes) de Jane Sautière (Verticales, 2015) ;

Bilbao-New York-Bilbao, de Kirmen Uribe (2008 et Gallimard, 2012) ;

Texaco, de Patrick Chamoiseau (Gallimard, 1992) ;

– « Slow », de Leonard Cohen, in : Popular problems.

L’idée, au fond, est celle d’une anthologie personnelle : d’une anthologie comme chacun de nous pourrait en rassembler une. L’anthologie est peut-être le genre qui, par excellence, vise la mémoire et la transmission. « Un coup de boule d’anthologie », tout le monde ou presque, aujourd’hui encore, sait que l’expression renvoie au dernier match de Zidane, contre l’Italie en finale de la Coupe du monde de 2002. Il était suffisamment « d’anthologie » pour qu’un écrivain s’en saisisse et publie un texte, chez Minuit, consacré à ce seul geste : La mélancolie de Zinedine Zidane, de Jean-Philippe Toussaint.

La liste ci-dessus me montre qu’y font défaut des textes pour moi essentiels, puisque je me suis arrêté à vingt-et-un. Le discours de Georges Perec, dans Je suis né, sur le saut en parachute comme équivalent accéléré d’une cure psychanalytique ; un ou deux passages de L’Espèce fabulatrice, de Nancy Huston ; le début de Bureau de tabac, de Ferdinando Pessoa ; un texte de Peter Handke sur la « journée réussie » ; ou la fin du Carnet d’or, de Doris Lessing, quand ce couple impossible se sépare, mais non sans s’être donné l’un à l’autre l’incipit du roman qu’ils doivent écrire seuls ; etc.  Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir les dossiers où j’ai saisi de la poésie et du théâtre, ou des extraits de parutions contemporaines (surtout des romans). Peu importe : l’anthologie rejoint l’idée de l’héritage, ou de la bibliothèque, abondamment illustrée par des auteurs comme Jorge Luis Borges ou Alberto Manguel.

Tout cela ne dit pas ce que la littérature apporte de spécifique, lorsqu’on la compare à d’autres pratiques artistiques. Je la définirais volontiers comme cette pratique, ni religieuse ni de développement personnel au sens galvaudé d’aujourd’hui, profondément laïque et démocratique, qui fait du tambour chamanique des mots, et de leur partage, un outil fantastique pour penser notre vie et notre rapport au monde. Ceci est une réponse, en tout cas une hypothèse de réponse : ce qui prouve que cette conférence relève du discours, non de la littérature, n’est-ce pas ?

« La littérature, pour moi, c’est… »

Après un temps de questions-réponses,  à la fin de la conférence, les personnes présentes se sont vu remettre de petits papiers bleus, sur lesquels elles étaient invitées à écrire une phrase commençant par « La littérature, pour moi, c’est… » Se sont ainsi exprimés des points de vue complémentaires ou dissonants, qui ont été relayés par leur lecture publique, grâce à la coopération de Catherine Berthelard, Arlette Mondon-Neycensas et Philippe Berthuit — remerciés ici pour leur aide.

La littérature, pour moi, c’est :

  • Le bonheur du solitaire.
  • Un gros mot, qui me fait mesurer l’étendue de mon ignorance et de ma paresse. Pourtant, le peu que j’ai lu m’a fait explorer des émotions et des pensées d’une humanité aussi réelle que ma propre vie.
  • Un moyen de lutter contre le non-sens, une affirmation d’un désir d’appréhender le réel d’une manière personnelle. Écrire, c’est lutter contre la mort et l’oubli.
  • La bouée de secours et le parachute de mon enfance, ma façon d’exister et de vivre des milliers de vies.
  • La possibilité de vivre ou revivre mes principaux émois, doutes, questions, et de les sublimer de manière délicieuse.
  • Une musique douce ou tourmentée où les mots, comme les notes de musique, viennent résonner aux oreilles du lecteur.
  • Beaucoup de temps pour lire un livre et beaucoup de concentration.
  • Un pansement.
  • Un ensemble d’œuvres devenant la propriété de tout un chacun, hormis ceux qui les ont produites, lesquels ne s’y intéressent plus autant.
  • Comme un peu faire l’amour : on s’y ennuie comme on s’y régale.
  • Une recherche de moi-même à travers la vie des autres.
  • Un art et pas une prise de pouvoir, l’humilité d’un homme enfin comme d’autres et pas l’égo de l’incompréhensible, la tradition du simple, comme les « simples » du potager.
  • Ce qui me fait découvrir d’autres univers et enrichit le mien : la littérature me raconte d’autres histoires.
  • Voyager dans des histoires de vie, des pays, des époques que je n’aurais pu connaître autrement. Donner sens à ma vie. Respirer. Quelque chose de vital.
  • Un espace de liberté, de plaisir ou, parfois, d’ennui.
  • Un ressenti sur une réalité vécue ou imaginaire, pour la transmettre à des lecteurs.
  • Une bouffée d’oxygène.
  • Une évasion du quotidien ; le meilleur moyen de rendre agréable un trajet en métro ; ou même de faire une pause dans le travail en lisant une page ou deux d’un bon roman ; bref, une joie nécessaire, dont il faut abuser.
  • Depuis l’enfance, ma drogue, mon refuge, la source de plaisirs inépuisables et merveilleux : elle a mis dans ma vie du rêve, des questionnements, elle a été la fenêtre ouverte sur le monde.
  • Trouver du sens à mes actes, à ma vie, à l’aide des mots et des autres écrits.
  • LIT plus RATURE : LIT dans tous les sens, dessus-dessous.
  • Comme le bon vin.
  • Entrer en résonnance avec une autre voix, et comprendre en quoi elle me ressemble, en quoi elle me parle.
  • Un mystère composé de mots proposés au lecteur à travers un ouvrage. Ce que le lecteur va faire de sa lecture de l’ouvrage, comment il va l’exploiter, ce que cela va lui apporter au fond… C’est la question que je pose…
  • Des mots dispersés aux quatre coins du monde, et ils me rassemblent.
  • Un voyage initiatique au-delà du langage, un voyage en Esprit, au cœur de la condition humaine.
  • Une fenêtre, un miroir, un appel, un ailleurs, des horizons.

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