Ce qu’a encore à nous dire la littérature…

Alain André

Passeport pour la vraie vie, la littérature, ou discipline académique et périmée ? Est-elle encore vivante ? À quoi sert-elle ? Quels textes pour accompagner notre vie, mieux qu’une formulette religieuse, un mantra ou une technique de développement personnel ?

« L’Espace du possible », lieu de vacances et de formation situé à Meschers-sur-Gironde, propose chaque année à des milliers de personnes des centaines d’activités entre loisirs, création et développement personnel. On y célébrait cette année son 40ème anniversaire, sur le thème retenu de la « transmission ». Plusieurs intervenants d’Aleph-Écriture sont venus à cette occasion y proposer des ateliers d’écriture et des lectures publiques : notamment Catherine Berthelard, Fred Siddarta et Arlette Mondon-Neycensas, intervenants d’Aleph-Écriture en Aquitaine. Alain André, directeur pédagogique et écrivain, y proposait quant à lui une réflexion sur le thème de la transmission littéraire. Voici la première partie de son intervention. Nous publierons en Janvier 2018, la suite !

Transmission ?
  • Cékoi?

La transmission, mécékoi, comme aimait à l’écrire, parfois, Raymond Queneau. La notion semble évidente, mais elle reste en général implicite, y compris dans l’enseignement et la formation. De fait, il existe toutes sortes de transmissions. Elle peut avoir lieu de pair à pair au sein d’un groupe. Elle peut aussi s’opérer d’aîné ou ancien à junior ou nouveau, comme lorsque des « anciens » sont invités à se souvenir de « pépites » et à les raconter aux nouveaux arrivants, dans un centre de vacances ou ailleurs. Elle a parfois une dominante générationnelle : pour la fabrication des gabarres, ces petits bateaux qui emportaient les fûts de cognac vers la mer, la transmission s’effectuait à l’intérieur des familles, qui se transmettaient avec une jalousie féroce les secrets de fabrication. Plus explicitement, elle s’opère souvent de sachant à apprenant (dans n’importe quel cours), ou d’auteur à lecteur (transmission langagière).

Dans le domaine du savoir, parler de transmission repose bien souvent sur une analogie hâtive avec la transmission familiale. Il s’agirait donc d’une vague histoire de cadeaux, d’héritage et de dot. Sauf que le savoir ne se transmet pas comme un bâton de relais dans un 4 x 100 m. Ça ne « s’avale pas tout rond », disons-nous à Aleph, depuis que Jacqueline Dupret nous a fait cadeau de la formule.

C’est qu’il faudrait toujours voir les choses du point de vue du destinataire, du prétendu « apprenant » : comment fait-il, lui, pour s’approprier les savoirs, via quelle sorte de transfert, et en gérant sa dette symbolique de quelle façon ? Comme nous le signale Philippe Astier, un chercheur relisant l’anthropologue Maurice Godelier, qui lui-même relisait l’Essai sur le don de Mauss («Entre don et marché : transmettre, in : Éducation permanente n°209, « Transmettre », p.21), ce qui est proposé (à la transmission) « peut être appris, accepté, transformé, rejeté, transgressé, oublié, tout comme peut être dérobé ce qui n’est pas proposé ou inventé, ce qui n’est pas transmis ».

Ce sont des choses qui agitent tous les « passeurs », toutes les petites institutions qui rassemblent les passeurs. Je vais me contenter de préciser la façon dont la littérature se transmet spécifiquement.

  • La transmission en littérature

La transmission, dans notre domaine, commence très en amont du travail des « passeurs »  officiels que sont les enseignants et autres animateurs d’ateliers d’écriture.

Au fond, elle commence déjà avec les auteurs qui imaginent du neuf.

Imaginons un voyageur, nous fait observer Sophie Divry dans Rouvrir le roman (Noir sur blanc, 2017), qui visiterait la France en 2017 et achèterait dix romans en librairie, puis reviendrait en 2027 et en achèterait de nouveau dix. Si, en lisant les deux échantillons, il ne trouve pas grande différence, il conclura soit qu’il ne s’est rien passé dans ce pays, soit que le roman est un art officiel à peu près mort, soit que les Français n’ont aucune imagination –et, tant qu’il sera en France, il fera autre chose que lire de la littérature. Autrement dit, pour que la littérature continue à transmettre au lieu de passer à la trappe, il faut qu’elle soit vivante.

Elle dépend en outre de la chaîne du livre : elle exige des éditeurs, traducteurs et adaptateurs ; voire des professionnels dans d’autres domaines, au théâtre et au cinéma notamment. Il faut y inclure les bibliothèques : la politique du Livre, en France, qui est le soutien principal de la littérature aujourd’hui, comme le travail des bibliothécaires, mériteraient bien des développements. Je suis ravi par exemple, après avoir vu L’Iliade l’an passé, d’aller voir une représentation de L’Odyssée cette année au théâtre de la Coursive à La Rochelle, dans l’adaptation proposée par Pauline Bayle – et pourtant j’ai lu ces livres et une bonne partie de ceux qu’ils ont engendrés.

Les « passeurs » que nous sommes, notamment à Aleph-Écriture, viennent ensuite, en quelque sorte en aval. Leur travail de transmission s’effectue surtout dans le cadre de « dispositifs » pédagogique. Le moins évident d’entre eux hier, le plus évident aujourd’hui, c’est l’atelier d’écriture. Cela signifie le groupe restreint, de préférence au cours magistral dans une classe ou à l’entretien, qui sont d’autres dispositifs. Les savoirs, via les interactions cognitives, s’y construisent avant tout via les échanges au sein du groupe, ce qui suppose trois ingrédients difficiles à réussir – l’engagement des parties, la sincérité mutuelle et la confiance. Cela suppose aussi toute une série de dispositifs seconds, permettant d’amorcer, de réguler, d’enseigner, d’accompagner, de mobiliser les ressources, de clore, etc., sur lesquels je ne vais pas m’étendre ici.

  • Créateur ou passeur ?

Évidemment, il y a une question qui tourmente de nombreux artistes, qu’ils soient écrivains, peintres, plasticiens ou musiciens : à quoi donner la priorité ? À la pratique artistique ou à la transmission ? Faut-il être, par exemple, seulement écrivain, ou seulement animateur d’atelier d’écriture (en écrivant certes, mais sans trop chercher à  publier) ? Ou bien les deux, mais avec quel dosage ?

Je me souviens de mon amie Jeanne Benameur me tançant naguère vertement : « Quand tu avais trente ans, tout le monde te voyait publier roman sur roman… Quand est-ce que tu arrêtes avec ton Aleph ? Quand arrêtes-tu de donner la becquée à tout le monde, au lieu d’écrire ? » Ou encore de Pascal Quignard, que j’interrogeais un soir sur l’importance de la transmission, et qui me souligna avec un air d’évidence que l’essentiel bien sûr, avant la transmission, c’était « l’étude »…

Il faut dire que j’ai aggravé mon cas en fondant une « école d’écriture », en formant des animateurs, en écrivant des dizaines d’articles de fond et trois ouvrages théoriques sur l’écriture et les ateliers, et même en m’obstinant à faire le directeur pédagogique à soixante balais passés…

J’assume. Écrivain, selon moi, n’est pas un métier, alors que l’enseignement est un métier, que l’animation d’ateliers d’écriture en est un. Je ne suis pas seul à le dire:

Witold Gombrowicz : « Écrire n’est pas un métier. Il vaudrait mieux dire : il m’arrive d’être artiste ».

Je constate aussi que, littérairement, j’ai beaucoup écrit et parfois publié pour « creuser mon noir », comme disait Beckett. Mon noir, c’est par exemple avoir été interne de 10 à 16 ans dans un lycée où la violence et l’exploitation sexuelle des petits étaient la règle. Je raconte tout ça dans mon premier roman paru chez Denoël, Rien que du bleu ou presque (Denoël, 2000), le « ou presque » renvoyant au noir. Et je m’en tiens à cet exemple, mais j’ai traversé quelques épisodes encore plus noirâtres. Bref, une vie, c’est mourir et renaître plusieurs fois, nous savons ça assez bien ici.  Et écrire peut aider puissamment à renaître.

L’écrivain, au fond, est lui aussi un technicien du chaos, comme le chaman : il se confronte à l’obscur, tire de lui-même une matière noire, une sorte de glaise ou de liqueur empoisonnée, qu’il change en mots et qu’il expose au grand soleil, avant de s’en débarrasser en le faisant circuler. C’est ce qu’on nomme du vieux mot grec de catharsis. Le poète Henri Bauchau dit ça mieux que moi, dans un texte intitulé « L’innocence de l’oreille » (in : L’Écriture à l’écoute, Actes Sud, 2000). Il cite son aîné Pierre-Jean Jouve, autre poète, marié à l’analyste Blanche Jouve : « L’imagination créatrice, c’est un rapport de liberté avec le monstre inconscient, et un charme jeté sur le monstre ».

Le charme, c’est la forme, c’est le tambour chamanique des mots…

et « le chaman c’est moi », comme l’écrit Frédéric Boyer dans Rappeler Roland (P.O.L., 2013).

Le reste du temps, donc, j’ai fait métier de la conduite d’ateliers d’écriture. Comment dire ? Bien sûr, je suis issu d’une famille de profs, j’ai fait une khâgne et des études de lettres, et j’ai enseigné dix années pénibles dans le giron de cette mère médiocre qu’est l’Éducation Nationale, mais ce n’est pas ça le plus important, même si ça aide à se construire.

C’est un aspect de la pratique « sociale », là où l’écriture relève davantage de l’intime.

Fin des années 60, début des années 70, j’étais « engagé à l’extrême-gauche », comme on dit, ce qui m’a conduit à travailler en usine pendant deux ans. Il me semble qu’ensuite, lorsque j’ai imaginé mes propres ateliers, à l’époque où tout cela balbutiait, je les voyais comme une sorte de phalanstère à la Fourier : s’y mêlaient le désir de devenir écrivain, celui d’inventer une communauté d’un type nouveau, celui surtout de servir le projet d’une éducation profondément démocratique, donnant « le pouvoir d’écrire à ceux qui ne l’avaient pas » : une éducation prolongeant les rêves de cette éducation qui était déjà dite « nouvelle », à l’époque de Célestin Freinet, dans les années suivant la Première Guerre mondiale.

Leslie Kaplan, autre ancienne établie mao — comme Olivier Rolin, comme Erri De Luca, bref, on se fait les familles symboliques qu’on peut —, le dit autrement. Dans « Art et citoyenneté », qui fait partie d’Outils (un beau recueil de textes paru chez P.O.L. en 2003), elle se demande quel sens cela peut bien avoir, d’enseigner la littérature comme pratique artistique dans des ateliers. Elle considère que ce sens a à voir avec la pratique de la citoyenneté.

« La langue » souligne-t-elle, « n’est pas qu’un outil de communication, mais la dimension humaine de la parole où se déploient à  la fois la polysémie et l’adresse à l’autre, et l’enjeu de la littérature a toujours été de travailler cette dimension de toutes les manières possibles. Jeu, écart, distance, rapport à l’autre, invention de soi et du monde. La littérature crée des objets qui sont porteurs d’expérience, de dialogue, avec soi-même d’abord et avec les autres, de questionnement, de pensée. Quelle pensée ? Une forme particulière de pensée, une pensée concrète, une pensée avec les mots. Pas des concepts, pas des images, des mots. »

Cette approche me convient toujours. J’espère qu’elle correspond toujours à ce qui se passe dans mes ateliers et dans ceux des autres animateurs d’Aleph-Écriture…

C’est dire que la littérature « travaille le réel », donc, comme toute pratique artistique, celui du monde pris dans les mots, un réel qui est du domaine de la rencontre, de la surprise, de l’événement, du commencement. Du sens en cours d’émergence, peut-être.

A.A.

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