Écrire à partir de Marie Darrieussecq « Être ici est une splendeur »

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du dernier ouvrage de Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker (P.O.L., 2016). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 30 septembre à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com

Extrait

« Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant — sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907. »

Suggestion

C’est la quatrième de couverture, tout simplement. La première biographie écrite par Marie Darrieussecq (Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, POL, 2016) est donc consacrée à une peintre morte à 31 ans en 1907, jusqu’à présent à peu près inconnue en France. Le Musée d’Art Moderne de Paris vient de proposer une belle et grande rétrospective de son travail intitulée : « Paul Modersohn-Becker. L’intensité d’un regard » (éditions Paris-Musées, 2016). Elle représente pour Marie Darrieussecq, associée à la conception de l’exposition, un véritable aboutissement.

Allez voir les portraits de Paula Becker. On est touché par leur énigmatique simplicité, même sur le web (l’exposition fermait le 21 août). L’émotion tient pour une part au destin tragique de la femme libre qu’a tenté d’être la jeune peintre, Allemande à l’époque du triptyque Kirche, Kinder, Küche, et vivant à la charnière des 19ème et 20ème siècles : une nouvelle petite sœur de Camille Claudel, en quelque sorte. Marie Darrieussecq s’en fait l’écho avec un texte fièrement féministe, qui met en garde contre l’éducation des femmes, l’égoïsme des hommes, l’asservissement du mariage et des soins maternels.

Mais je ne souhaite rien dire de plus de la vie de Paula M. Becker, précisément. Je ne voudrais pas qu’on oublie l’œuvre, qui annonce de façon magnifique l’expressionnisme allemand. Je vous propose de revenir à la peinture. Regardez la reproduction qui accompagne cette chronique. Oh ! bien sûr, de la toile au web, la perte est gigantesque. La qualité du travail de coloriste de PMB est perdue. La matérialité de sa peinture même, car l’artiste savait peindre à couche très épaisse ou au contraire très mince, de sorte que, même dans le catalogue de l’exposition du Musée d’Art Moderne, on ne perçoit plus l’impressionnante épaisseur de la pâte colorée des toiles : la vibration des choses, la brillance, la modulation, le mouvement dans la couleur. La luminosité, pas celle du soleil, mais la luminosité intérieure — Julia Garimorth, conservateur du Musée d’Art Moderne, note à quel point, sur le plan esthétique, Paula Becker s’est démarquée de Cézanne, Rodin et Gauguin et de leur travail sur le motif, au profit de l’expérience intérieure.

Cette toile, si platement photographiée qu’elle soit, prenez quelques notes préalables pour la décrire. Ne laissez rien de côté, ni ses différentes dimensions, ni vos associations d’idées. Puis :

  • adoptez un point de vue (vous êtes soit la peintre, soit un autre spectateur, soit le modèle) ;
  • prenez en compte le « hors champ » : tout ce qui ne figure pas explicitement sur la photo ;
  • et posez-vous la question : s’il s’agissait d’une scène de fiction, à quel instant se déroulerait-elle ? Que serait-il en train de se passer au juste ?

Travaillez un peu, en somme, comme Claude Simon, au début des Géorgiques (Minuit, 1981), lorsqu’il évoque un tableau dont nous ne saurons quelque chose que des centaines de pages plus loin. Il commence simplement ainsi : « La scène est la suivante : dans une pièce de vastes dimensions un personnage est assis devant un bureau, l’une de ses jambes à demi repliée sous son siège, le talon du pied soulevé, le pied droit en avant et à plat, le tibia formant avec la cuisse horizontale un angle d’environ quarante-cinq degrés, les deux bras appuyés sur le rebord du bureau, les mains tenant au-dessus une feuille de papier (une lettre ?) sur laquelle les yeux sont fixés. »

Commencez vous aussi en écrivant les mêmes mots que Simon : « La scène est la suivante : » La scène à laquelle vous aboutirez — surprenante, énigmatique, ou bien quoi ? — devra fse dérouler dans le cadre d’un feuillet standard de 1500 signes au maximum. Et ensuite, vous nous l’envoyez, bien sûr.

Vous pouvez bien entendu choisir une autre toile de Paula Becker, mais alors : envoyez-nous aussi la photo de cette toile.

Lecture

  • L’auteur et son œuvre

C’est le sujet de l’ouvrage qui m’a donné envie de le lire. S’agissant de Marie Darrieussecq, je rappelle ce qu’on peut désormais trouver partout, sur le site des éditions P.O.L. et ailleurs :

Qu’elle est née le 3 janvier 1969 à Bayonne, a fait Normale Sup et obtenu une agrégation de lettres modernes.

Qu’elle est à la fois écrivaine, auteure d’une thèse sur l’autobiographie et psychanalyste.

Que son premier roman, Truismes, vendu à plus de 300 000 exemplaires et traduit dans une trentaine de langues, l’a fait connaître dès 1996.

Qu’elle a ensuite fait paraître une dizaine de textes chez P.O.L., notamment : Naissance des fantômes (1998), Le Mal de mer (1999), Précisions sur les vagues (1999), Bref séjour chez les vivants (2001), Le Bébé (2002), White (2003), Simulatrix (2003), Le Pays (2005), Zoo (2006), Tom est mort (2007), Clèves (2011) et Il faut beaucoup aimer les hommes (2013), pour lequel elle a été lauréate en 2013 du Prix Médicis.

Qu’elle s’appuie beaucoup, dans son écriture, sur des auteurs antiques, comme Ovide, ou plus contemporains, comme Kafka.

Que son succès a fait des victimes ou des jalouses, comme Marie N’Diaye et Camille Laurens, qui l’ont accusée de les avoir plagiées, ce à quoi elle a répliqué par son seul essai, intitulé Rapport de police (2010).

Qu’elle a également fait paraître des traductions, du théâtre et des textes consacrés à l’art.

J’ajoute que le site de P.O.L. propose, pour la plupart de ces ouvrages, des extraits en vidéolecture, soit de l’œuvre, soit d’interviews de l’auteure, sans parler du dossier de la réception critique et des traductions réalisées.

  • Le genre biographique

J’ai lu assez peu Marie Darrieussecq, , pour l’instant, mais je me suis passionné en revanche, cette année, pour bien des biographies, très sérieuses comme celle de Roland Barthes par Tiphaine Samoyault ou de Claude Lévi-Strauss par Emmanuelle Loyer, ou plus fictionnelles, comme celle de Paula M. Becker, ou la très belle et brève biographie d’un « anonyme », écrite par Robert Seethaler — Une Vie entière (Sabine Wespieser, 2015), livre de l’année 2014 par les libraires d’outre-Rhin. La bio m’intéresse, sous toutes ses formes, plus ou moins documentées, ou imaginées, ou même héroïsées comme les vies de saints de La Légende dorée, sans parler de celle des prophètes. Une « vie » renvoie à un parcours singulier, par définition, et même à deux si l’on n’omet pas le point de vue de qui raconte. La raconte ouvre toujours à une réflexion sur le destin, celui du personnage concerné, mais aussi le nôtre, tel que nous nous le concoctons, plus ou moins sans le savoir, plus ou moins en le sachant.

  • Le style fragmentaire

La difficulté, quand on se mêle d’écrire une vie, d’une personne comme d’une institution d’ailleurs, c’est qu’on ne sait pas, a priori, quand ça s’arrête. C’est sans limites, une vie, ça déborde de partout. L’un des recours contre cette profusion, c’est le fragment. Marie Darrieussecq raconte la vie de Paula Becker par blocs, chacun d’eux infiniment troué, dont elle ne retient, au fond, que les aspérités qui l’ont arrêtée au cours de son enquête. Et c’est une splendeur.

A.A.

Alain André a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985. Auteur de romans, de fictions brèves et d’essais, il conduit des ateliers d’écriture à La Rochelle. Ses prochains ateliers : une « Formation générale à l’écriture littéraire » (atelier régulier) et un module de 5 journées « Commencer un roman ».

 

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