Écrire à partir de Charlotte de David Foenkinos

Jusqu’au 15 janvier, Sylvie Neron-Bancel vous propose d’écrire à partir du livre de David Foenkinos « Charlotte ». Envoyez-nous vos textes (1500 signes maxi) à atelierouvert@inventoire.com.

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Autoportraits de Charlotte Salomon

Extrait

« Elle l’attend au café, près de la gare centrale.

En se donnant rendez-vous ici, ils défient la loi.

Assise, ses yeux fixent la grand horloge.

« Alfred est en retard.

A-t-il oublié ?

S’est-elle trompée de jour ?

Ce n’est pas possible qu’il ne vienne pas.

Il arrive finalement, trente minutes après l’heure prévue.

Et se dirige rapidement vers Charlotte.

Il ne l’a même pas cherchée du regard.

Comme s’il savait instinctivement où elle était.

Alors qu’il s’assoit, il est déjà en train de parler.

Peut-être même sa phrase était-elle commencée depuis un moment.

Il lève le bras pour commander une bière.

Charlotte est étourdie par son apparition.

Il tourne la tête, à droite, à gauche.

Comme attiré par tout ce qui n’est pas elle.

Le serveur apporte sa boisson, qu’il avale aussitôt.

D’une traite, sans respirer entre les gorgées.

Puis seulement s’excuse pour son retard.

Charlotte dit que ce n’est pas grave.

Mais il ne l’écoute pas.

Il se met à parler de Kafka.

Comme ça, c’est une irruption de Kafka.

Je voulais te dire Charlotte ma révélation.

L’œuvre entière de Kafka repose sur l’étonnement.

C’est son thème principal.

Si tu lis bien ses livres, on verra l’étonnement.

De la transformation, de l’arrestation, de lui-même.

Charlotte ne sait que répondre.

Elle avait prévu des choses à dire, des analyses.

Elle était prête à parler du roman d’Alfred.

Mais pas de Kafka.

Sur Kafka, elle est dépourvue de mots.

Heureusement, il demande à voir les dessins.

Charlotte sort son grand carton, rempli de feuilles.

Alfred est surpris par l’importance du travail effectué.

Il pense que cette fille doit l’aimer.

Il pourrait éprouver une satisfaction à cela.

Mais aujourd’hui quelque chose l’étouffe.

Son humeur marche dans la boue.

Ce n’est simplement pas le moment.

Il jette un œil rapide sur le travail de Charlotte.

Puis il dit ne pas avoir le temps d’émettre un avis.

Sa façon de faire est humiliante.

Pourquoi agit-il ainsi ?

Lui si doux et si bienveillant habituellement.

Il se lève et annonce qu’il part.

Il attrape au passage le carton à dessins.

Elle n’a même pas le temps de penser à se lever aussi.

Il a fui si rapidement.

C’est déjà fini.

On aurait dit le brouillon d’un rendez-vous.

charlotte_salomon_vie_ou_theatreSuggestion

David Foenkinos a obtenu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens pour son treizième roman Charlotte. Cette fiction s’inspire de la vie de Charlotte Salomon, peintre allemande, morte à vingt-six ans, enceinte, dans un camp, à Auchwitz.

A l’âge de 23 ans, lorsque Charlotte Salomon apprend la vérité sur le suicide de sa tante et sa mère, elle se réfugie dans la peinture et compose en deux ans une œuvre autobiographique, d’une modernité fascinante pour tenter d’ échapper à la folie et à la malédiction de cette famille. Une œuvre hors norme, intitulée Leben oder Theater, la Vie ou le Théâtre ? Une sorte de roman autobiographique en images, composé de 1300 gouaches et textes peints, accompagné d’indications musicales. Ces tableaux mettent en scène son enfance et sa jeunesse à Berlin mais aussi les tristes événements historiques qui traversent sa vie et des portraits de son amoureux. En 1943, Charlotte Salomon, exilée dans le sud de la France, est dénoncée et arrêtée. Son œuvre, qu’elle avait confiée à son médecin, en lui disant « c’est toute ma vie » lui survivra. Soixante ans plus tard, elle est exposée à Berlin. David Foenkinos va voir cette exposition. Il est profondément ému par ces toiles, bouleversé par son histoire.

Il tente à plusieurs reprises d’écrire sur elle mais il n’y arrive pas. Il enquête pendant plusieurs années, finit par écrire ce roman, quelques années plus tard qui se lit comme une histoire incantatoire. La forme s’est imposée à lui physiquement. Une succession de courtes phrases qui tiennent chacune sur une ligne et racontent l’histoire chronologique de cette artiste qui a grandi à Berlin, dans une famille marquée par une tragédie familiale. Elle va vivre une passion amoureuse qui sera fondatrice pour son œuvre.

L’extrait ci-dessus se situe dans la quatrième partie du roman. Le père de Charlotte s’est remarié quelques années après le suicide de sa femme, avec Paula, une cantatrice célèbre. Nous sommes en 1938. La jeune fille a fini par rentrer à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, bien qu’elle soit juive. Elle fait l’expérience du rejet, de l’humiliation et de la violence, des premières lois anti-juives. Elle tombe amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère, Alfred. Il lui a demandé de faire les illustrations d’un roman qu’il a écrit. Il est interdit alors pour les juifs de sortir la nuit et d’aller dans des cafés. Charlotte a 21 ans.

Je vous propose de vous échauffer en listant des souvenirs de rendez-vous ratés ou ayant le goût d’inachevé. Choisissez une situation avec une personne qui a compté et dépliez ensuite l’histoire. Écrivez cette rencontre inachevée ou ce brouillon de rendez-vous, comme l’écrit David Foenkinos. Que s’est-il passé ? Décrivez le lieu, celui ou celle que vous attendiez ? Quelle attitude adopte votre personnage? Que s’est-il passé pour qu’il ne se passe rien ? Ne dévoilez pas tout, suggérez. En un feuillet standard (250 mots ou 1500 signes).

Lecture

Charlotte est le récit d’une quête, celle d’un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche. Pour la première fois, David Foenkinos parle de lui à la première personne, de sa difficulté à écrire, et en même temps de ce sentiment d’urgence à transmettre cette histoire. L’auteur explique dans une interview à France culture qu’il n’arrivait pas à écrire deux phrases à la suite. Il avait besoin d’aller à la ligne pour respirer. C’est ainsi que la contrainte des 73 signes par ligne est apparue.Cette contrainte force l’auteur à la sobriété, accentue la tension.

Ecrit comme un long poème en prose, ce roman est d’une gravité et d’une délicatesse mesurées. Un travail d’épure. Ces phrases courtes jetées les unes derrière les autres et retour systématique à la ligne, lui laissent le temps de respirer et donne aussi au lecteur le temps de reprendre son souffle. Car l’histoire de cette femme, artiste, marquée par cette malédiction familiale qui tente de survivre, est très émouvante. On ne lâche pas le livre. Les phrases courtes nous remplissent. On sent l’émotion de l’écrivain contenue dans ces blancs, dans ces silences. Il n’a pas besoin d’en dire plus. Cette écriture très incisive, très simple permet de s’approcher, d’entendre la folie, la souffrance. David Foenkinos ne cherche pas à tout expliquer, à tout dire, il suggère, interroge le lecteur sur la création artistique.

Charlotte est le treizième roman de David Foenkinos. Il a publié entre autres Les souvenirs et Je vais mieux. En 2011, son frère et lui ont adapté au cinéma La délicatesse avec Audrey Tautou et François Damiens.

S. N-B.

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