Écrire à partir du roman « Les cosmonautes ne font que passer »

Cette semaine, Pauline Guillerm vous propose d’écrire à partir du roman de Elitza Gueorguieva « Les cosmonautes ne font que passer » (Verticales, 2016). Envoyez vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 8 octobre à atelierouvert@inventoire.com.

Petite précision: merci de nous envoyer vos textes sous format word (ou .odt) en times 12, interligne 1,5… et n’oubliez pas d’indiquer en haut de page votre nom (ou votre nom d’auteur) et le titre de votre texte ! Nous répondons à tous les envois, alors à très bientôt !

 

Extrait

« (…) Le mur de Berlin est tombé, te semble dire ta mère mais ces mots s’écrasent sur la joue, sur le cou et même sur la bouche de ton père qui les avale, puis se met également à embrasser ta mère sur la joue, sur le sourcil droit et, tu le vois bien, sur la bouche. Tu réalises, que c’est, en fait, la première fois que tes parents reproduisent cette chose-là que tu as déjà vu d’autres faire, la voisine, ton grand cousin Andreï qui a déjà dix ans, alors il a le droit, et plusieurs personnes de la télévision. Ce n’est pas la chose en soi qui t’inquiète mais le fait qu’elle est pratiquée chez toi, que tes parents le font eux aussi comme tous les autres, s’embrasser, et donc s’aimer bien. Tu te sens soudain en trop. Leurs têtes ont maintenant totalement disparu dans un nuage de cigarette qui brille à la lumière du lustre – importé d’Union soviétique, non sans user de relations. Ton indestructible bâtard Joki est tout autant bouleversé que toi et pousse deux aboiements. Décidée à mettre fin à ce spectacle malvenu et à choquer tes parents autant que possible, tu te jettes sur lui et tu l’embrasses avec fougue directement sur ses moustaches jaunes (…) Le mur de Berlin est tombé, continue de hurler ta mère, cette fois à quelqu’un au téléphone qui répète la même chose de l’autre côté de la ligne. Pendant ce temps, ton père court chercher une bouteille de liquide transparent, qu’il ouvre, et la pièce prend une odeur de fruits fermentés. Il se met à en descendre des verres systématiquement, tout en hurlant de joie et en effectuant des mouvements désordonnés avec ses mains, comme des essuie-glaces qui balaieraient en directions multiples. Au bout de plusieurs minutes assez longues, tu parviens à comprendre que Berlin est une ville et pas un homme comme tu le croyais. Tu te rappelles le mur entre le salon et la chambre de tes parents : ta mère l’avait attaqué un après-midi, quand ton père avait pris la décision de quitter le foyer. Elle avait besoin d’agrandir son espace vital et de respirer, avait-elle proclamé avant d’enfoncer un marteau dans le plâtre, sans autre résultat que l’écorchure de la peinture et un terrible mal de dos.

À présent, tu essaies d’établir un lien entre la peinture écorchée, la ville de Berlin et l’action incongrue que tes parents ont reprise. En vain. Ta grand-mère a rejoint le festin et descend la bouteille de fruits pourris avec conviction. Tout le monde semble extrêmement heureux sauf le secrétaire général du comité central du parti communiste bulgare et président du conseil de l’Etat de la République populaire de Bulgarie, le camarade Todor Jivkov, qui est en train de vivre un très mauvais moment, en direct sur la chaîne nationale, sous les applaudissements excessifs de ta famille : un autre homme lui annonce qu’il n’est plus ni secrétaire général, ni président de la République, tout en lui déclarant son amour éternel et son respect profond pour ses mérites pendant ses trente-cinq ans de mandat. Les deux yeux gris de Todor Jivkov – qui peut pour le moment garder le grade de camarade – ont l’air encore plus grands à cause de l’épaisseur des lunettes bombées derrière lesquelles tu es sûre de voir des larmes se nicher (…).

Proposition d’écriture

Ce passage figure aux pages 68 à 70 du premier roman d’Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer, publié aux Editions Verticales en septembre 2016. Dans ce texte, la jeune narratrice découvre avec excitation un sapin en hommage à Iouri Gagarine, qui trône dans la cour de son école, en Bulgarie. Oui, c’est certain, elle deviendra cosmonaute. « Tu vas devenir Iouri Gagarine et adhérer à la conquête spéciale, car ta famille n’a pas vraiment besoin de toi sur Terre, et par conséquent rendre ton grand-père communiste émérite enfin heureux ». Et puis il y a la chute du mur de Berlin. Tout juste le temps de se demander qui peut bien être cet homme nommé Berlin qui n’a plus de mur dans son salon que déjà Kurt Cobain prend la place de Iouri Gagarine dans le coeur de celle qui entre dans l’adolescence en même temps que son pays. Ce roman, c’est « la conquête spéciale » d’une jeune Bulgare dans un monde bouleversé par l’Histoire.

La force du texte vient du regard que la narratrice porte sur le monde qui l’entoure. Elitza Gueorguieva, par son écriture, arrive à rendre compte de la spontanéité de l’enfance et de ce rapport au monde que l’enfant construit au travers de ses relations avec son amie Constantza, avec son chien Joky, avec Iouri Gagarine, avec ses parents, avec son grand-père… La jeune narratrice n’est jamais nommée, l’auteure la désigne au « tu ». De plus, elle crée une langue propre à celle de l’enfance, utilisant de nombreuses images, établissant des raisonnements nés de l’observation de la jeune narratrice, jouant avec les formules toutes faites – qu’elle répète sans trop en saisir le sens – et les réinventant, comme cette « conquête spéciale », sans doute bien plus chargée de sens que la conquête spatiale. Elitza Gueorguieva s’amuse autant que le lecteur s’attache à la singularité de la narratrice, qui traverse son enfance en même temps que son pays traverse l’histoire.

Je vous propose d’écrire à votre tour le récit d’un moment où l’histoire de votre narrateur/narratrice croise la grande histoire : un évènement historique, naturel, politique, social, artistique, médiatique. Repensez à ceux qui ont eu lieu au cours de votre jeunesse, engagez-vous ainsi sur le chemin de vos souvenirs d’enfance ou d’adolescence, afin de retrouver comment « l’enfance croit ce qu’on lui raconte et ne le met pas en doute » (Jean Cocteau) – comment cette histoire singulière a croisé la grande histoire, qui est celle de millions de gens.

Pour chercher l’écho que vous pouvez renvoyer du roman d’Elitza Gueorguieva, je vous propose en outre d’adresser ce texte à votre narrateur/narratrice en vous appuyant comme elle sur la deuxième personne du singulier. Écrivez du point de vue de l’enfance ou de l’adolescence et voyez ainsi, au fil de votre écriture, comment ce regard prend forme de manière spécifique.

Lecture

Elitza Gueorguieva est cinéaste, performeuse et auteure de textes. Née à Sofia, elle vit et travaille depuis quinze ans à Paris.

Elle a réalisé plusieurs court-métrages de fiction et documentaires, dont « Chaque mur est une porte » en janvier 2017 (2 mentions spéciales du prix des bibliothèques et de la compétition française au Cinéma du Réel à Paris).

Elle a également publié des textes courts dans différentes revues (Dyonisies, Jef Klak et Vue sur cour).

Elle réalise régulièrement des performances textuelles pour divers lieux et événements scéniques (le Tarmac, Le Théâtre Ouvert, le Khiasma, le Festival Hors-Limites, la Maison de la poésie à Paris, Paris en toutes lettres etc).

À la lecture de son roman Les cosmonautes ne font que passer, le rythme m’a entraînée. J’ai plongé dans l’univers de la jeune narratrice en même temps que parmi les rêves et les héros de mes propres enfance et adolescence. Je me suis souvenue alors de ce jour où, en cours d’allemand de la classe de Sixième, notre professeure, bouleversée, nous a fait prendre conscience de l’importance de la journée que nous étions en train de vivre : celle de la chute du mur de Berlin. Deux enfances certes, celle d’Elitza Gueorguieva et la mienne, vécues à deux endroits différents de la planète et pourtant habitées, ce jour-là, par un seul et même événement de l’Histoire.

P.G.

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