Quand on entame l’écriture d’un roman on s’interroge sur l’univers, l’intrigue, la manière dont on va faire émerger des personnages, et le point de vue du narrateur. De ces choix vont dépendre le temps et la tonalité du récit. Mais il existe un autre enjeu qui aura un impact important sur la forme du texte, il s’agit de la langue. Plusieurs possibilités s’offrent à ceux qui jonglent entre leur langue natale et les langues étrangères qu’ils pratiquent. Alors, que se produit-il quand un auteur choisit une autre langue que la sienne ?
Quand Aki Shimazaki, écrivaine québécoise née au Japon, a décidé d’écrire ses romans en français, elle ne maitrisait pas encore totalement cette langue. Ce qui peut sembler étonnant, c’est que les cycles romanesques qu’elle a publiés ont tous pour décor son pays natal, elle estime ainsi garder un lien avec ses origines japonaises.
Les intrications entre les deux univers sont encore plus complexes, puisque l’autrice choisit d’abord un titre en japonais. Un mot qu’elle va faire résonner et associer à un personnage. Elle « médite alors sur ce qu’[elle peut] faire avec les deux ensemble ». Ecrire à partir d’un mot est une « technique d’écriture » dont nous avons déjà parlé (Dans Azami, signifiant, fleur de chardon), elle met en scène Mitsuo à un moment de bascule de sa vie. Ce qui importe à l’autrice, ce n’est pas tant d’écrire au sujet de la société japonaise que de de raconter des histoires universelles, de mettre en scène la tragédie humaine d’un personnage.
C’est après avoir lu Le Grand Cahier d’Aki Shimazaki, que Agota Kristof a décidé d’adopter la même démarche. Quand elle apprenait le français, c’est cette autrice qui l’a en quelque sorte autorisée, elle aussi, à écrire en français. Aki Shimazaki explique ainsi son choix : « mon style minimaliste, simple et direct est assez éloigné des œuvres littéraires japonaises. Les écrivains japonais écrivent de manière plus détournée. »
Le style d’Aki Shimazaki se propose de cacher des secrets au travers d’une écriture plate. Ce sont des phrases courtes et très simples qui, tout en étant dépourvues de lyrisme, résonnent de manière poétique. Cette grande économie de mots laisse de l’espace au lecteur, comme dans le haïku. Les personnages s’entrecroisent dans les différents tomes qui composent ses pentalogies publiés chez Actes Sud. Ces romans peuvent être lus individuellement ou la saga en intégralité mais sans devoir respecter un ordre particulier.
L’autrice de L’ombre du chardon a également décidé de ne pas prendre en charge la traduction de ses romans en japonais. Elle explique que si elle devait les traduire, elle les réécrirait entièrement. « Quand j’écris dans ma langue maternelle, mon écriture n’est pas la même qu’en français. Mes phrases sont plus longues, mon style plus lourd. »
Nancy Huston, écrivaine franco-canadienne qui vit à Paris et écrit en anglais et en français, confirme : « Nous changeons un peu de personnalité quand nous changeons de langue et même d’opinion. Ça laisse un petit tremblement d’identité qui est bon pour tout le monde. » En revanche, elle a choisi de traduire elle-même son roman Lignes de faille, en français.
Si nous n’avons pas tous la chance de pouvoir choisir parmi plusieurs langues, nous adaptons le registre et le style de cette langue en fonction de nos projets. La voix des personnages est singulière. Et il n’y a pas seulement un lexique qui lui est propre, mais aussi une petite musique qu’il faut inventer pour chacun des personnages. Se détacher de sa langue maternelle permet souvent de ne pas subir le poids d’une culture vécue comme limitante, ou dont on veut s’affranchir. C’est un acte qui est souvent la marque d’une nouvelle naissance. Mais cela peut être également une manière d’enrichir la façon dont on écrit dans sa propre langue, en retrouvant une plus grande liberté grâce à l’écriture explorée dans une langue étrangère.
Camille Berta
Camille Berta aime accompagner l’écriture dans une langue qui n’est pas la sienne et anime depuis plusieurs années des ateliers d’écriture auprès de participants non francophones dans le cadre de l’Alliance française de Los Angeles. Travailler sur la langue, c’est trouver sa langue.
Références
Amyot, L. (2007). Aki Shimazaki : ce qu’on ne peut pas dire. Nuit blanche, (108), 44–49.
Josée Lapointe. La méthode Shimazaki. La presse (15 décembre 2015)
Nancy Huston – Sous le soleil de Platon (2 janvier 2024)
« Comment je n’ai pas sauvé la terre » de Stéphanie Arc, par Pierre Ahnne